Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


SONY LABOU TANSI ET L’EUROPE

par L’Insatiable


En réponse à notre appel à textes sur « L’Europe et la culture », Greta Rodriguez-Antoniotti a eu l’excellente et belle idée de nous confier cette lettre (dont le destinataire nous restera inconnu) écrite en 1992 par le grand écrivain, poète et homme de théâtre congolais Sony Labou Tansi qui nous a quittés en 1995, lettre qui prend place dans l’ouvrage intitulé : Encre, sueur, salive et sang (textes critiques), Sony Labou Tansi, qu’elle a publié aux éditions du Seuil en septembre dernier.


Sony Labou Tansi
1281 rue Bemba H
MaKeleKele
Bzville CONGO
Tel (242) 81 51 21

22 août 1992

Cher ami
Je vous remercie pour votre lettre du 11 août. Vous me demandez d’entrer dans un sondage. Je m’y refuse. Je crois que l’une des grossièretés les plus cinglantes de l’Europe c’est de promouvoir et de privilégier la globalisation maladive des idées au lieu de les produire tout simplement. Cela est un appauvrissement certain. L’arrogance de l’Europe (de l’Occident en général) est telle que cette partie du monde qui du reste ne vit que d’héritages (Égypte, Perse, Orient) se prend bêtement pour le centre du monde. Peut-on être humaniste et être la base même des empires coloniaux ? Peut-on parler des droits de l’homme quand par le biais des empires coloniaux on a promis la plus grossière hécatombe idéologique de l’histoire des hommes ? Humainement parlant cela devrait être vécu comme une honte d’être européen. Avez-vous réfléchi sur le concept de grandes découvertes (Colomb et bien d’autres pilleurs) face à ces conséquences exposées en termes d’immigrations ? L’Europe a trop peur pour inventer des idées créatives. Voilà toute la réalité. Elle est trop arrogante pour ne pas être fondamentalement raciste. Publiez cette lettre avec toutes ces fautes d’orthographe. Vous me prouverez que l’Europe n’a pas peur des idées. La peur des idées tue. Et l’Europe est toute bien en face de sa mort. Vous autres européens n’êtes pas sortis de la vilaine peau du gendarme. Vous voulez être les gendarmes économiques, idéologiques, militaires et démographiques du monde. Vous avez tous oublié que la culture prétendue européenne est une longue somme de contaminations de l’histoire. C’est en cela que vous êtes racistes et combien d’européens ont appris les langues étrangères à l’Europe ?

Vous n’avez voyagé que pour prendre ailleurs et même piller. Vous avez largement promu l’injustice et comme l’injustice est le moteur central de la violence vous avez promu le terrorisme, et la désespérance des peuples externes à l’Europe. Maastrich [sic] est une arrogance. On ne fonde rien de notable sur la peur. Maastrich [sic] est la plus belle manifestation de la peur que couve le capital européen, ce n’est pas une idée. Je viens de lire les vingt questions que vous posez sur l’Europe. Je n’ai qu’une réponse : la nausée. Et je vous parle ouvertement parce que vous êtes endormis sur votre vieillerie d’idée gendarmante. Les vrais problèmes d’aujourd’hui sont plus vastes que les préoccupations d’un gendarme : l’injustice et la pauvreté sont les prochains maîtres de ce monde. L’élargissement de leur base mondiale ira plus loin que l’Oural, vous pouvez me croire sur parole. L’injustice justifie la violence et la lâcheté quelles qu’en soient les formes. Elle dévalue dangereusement la notion de droit et met en difficulté le concept de liberté.
Pourquoi ?

Parce que le cadre national des bases de l’économie a impliqué par trop l’extranationalité des hommes et fait exploser la dimension nationalitaire du droit. Vu les bases réelles de l’économie mondiale multinationalitaire, aujourd’hui, tout le monde a droit sur tout et la notion de solidarité s’impose comme le droit le plus grand et le plus sacré de l’Homme. Elle sera la clé du recul de la violence dans le monde. Que les européens apprennent cette évidence-ci avant de penser à Maastrich [sic]. Qu’ils se remettent à créer des idées au lieu de se limiter à les massifier grossièrement. Nous sauverions quelque chose ensemble de cette manière-là.

Je vous prie de croire à ma sincère disponibilité.

Sony Labou Tansi

[Destinataire non spécifié.]

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Sony Labou Tansi en 1992 © Bernard Mouralis

Extrait de Encre, sueur, salive et sang (textes critiques), Sony Labou Tansi (édition établie et présentée par Greta Rodriguez-Antoniotti), éditions du Seuil, Paris, 2015, p. 160-162. (Reproduit avec l’aimable autorisation des éditions du Seuil.)

http://www.africultures.com/php/index.php?nav=livre&no=15801

Homme de théâtre, romancier et poète disparu au Congo-Brazzaville en 1995 à l’âge de quarante-huit ans, Sony Labou Tansi est l’une des figures les plus troublantes de la dénonciation de l’"état honteux" du monde et de la tragédie contemporaine des agenouillés, qu’ils soient d’Afrique ou d’ailleurs.

Encre, sueur, salive et sang est un choix de dits et écrits (1973-1995) donnant pour la première fois à entendre une voix méconnue de Sony Labou Tansi, celle du penseur visionnaire et de l’essayiste.

Agent littéraire de 1998 à 2005 et assistante d’édition des revues Politique africaine (Karthala/CERI) et Cahiers d’études africaines (EHESS), Greta Rodriguez-Antoniotti a publié avec Nicolas Martin-Granel L’Atelier de Sony Labou Tansi (3 vol.), en 2005, chez Revue Noire. Auteur de plusieurs articles visant à (mieux) faire connaître / entendre la voix de cet auteur « engagé et engageant », elle a travaillé dès 1996 à rassembler les textes épars, tous genres confondus, de SLT, un travail qui l’a amenée à se rendre dans plusieurs pays d’Afrique. De 2006 à 2010, missionnée par le ministère des Affaires étrangères français, elle s’installe au Tchad pour diriger le programme d’« Appui aux missions d’animation et de formation des Maisons de la culture au Tchad », puis, de 2010 et 2014, à Madagascar en tant qu’experte technique internationale, où elle sera responsable du projet d’« Appui au développement culturel » de la Grande Île.

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Sony Labou Tansi à Brazzaville © J. Choisnel









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