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Récolte acide (une société sans désir)

par Nicolas Romeas
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Il y a ceux qui se tiennent en équilibre sur le fil ténu tendu au-dessus de ce gouffre qu’on nomme parfois l’absurde, ce fourre-tout qui tend à désigner un rire qui n’éclatera jamais vraiment. Ou une tragédie sans dénouement possible. Cette tension sourde qui s’installe et nous enlise comme dans un rêve. Cette menace qui au lieu de s’abattre, s’approfondit et trace en nous ses rigoles d’inquiétude. Mauvais rire jaune, sarcastique et pétrifié d’angoisse, d’une société humaine que ni l’espoir ni les larmes ne suffiront à délivrer.

Et il y a ceux qui avec ça fabriquent un monde, un vrai univers parallèle. On ressent chez Samuel Beckett ou dans certains textes de Kafka, la jouissance et le profond malaise que donne l’impression de s’enfoncer dans un cauchemar qui ne peut déboucher sur rien, cet équilibre instable qui s’éternise douloureusement et en le faisant construit une esthétique, cette posture intenable qui nous installe malgré nous dans un entre-deux sans possibilité de délivrance et finit, comme l’eau le fait avec la roche, par creuser la piste aride d’une langue et d’une imagerie qui, en lui donnant une forme, fait ressentir ce qu’a d’impossible la situation d’un humain face à ses apories.

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Et puis il y a ceux-là, qui basculent d’emblée dans le rire et ça n’est pas vraiment plus rassurant. Car dans cet univers potache, adolescent, cruel, le théâtre est un jeu épidermique qui nous débarrasse vite du malaise qu’il fait naître mais n’ouvre sur rien d’autre qu’un éclat de rire salvateur, réparateur, et sans issue.

C’est qu’une vie sans désir passe à côté de tout, qu’un geste sans désir rate immanquablement son but. Et c’est cela, sans doute, que produit une société sans désir.

Alors chaque minute de la vie pourrait être comme ça, en vérité, si on regarde les choses comme elles sont. Une mauvaise blague. Et si chaque élément du monde était traité avec cette maladresse et cette ignorance ça ne marcherait pas pire que c’est le cas aujourd’hui, alors pourquoi faire semblant, n’est-ce pas ? Et là, montré comme ça, on peut commencer un peu à comprendre pourquoi rien ne marche jamais, hein, pourquoi rien ne tient dans une société sans désir, pourquoi tout se casse la gueule, tout le temps, de la plus infime construction à la gouvernance du monde.

Et l’on se prend à se questionner à nouveau sur le rire et sur ce qu’il cache, ce qu’il retient de déferler sur nous. Et l’on se prend à penser que les Marx Brothers n’étaient peut-être pas seulement des comiques et Kafka sans doute plus drôle qu’on ne croit. C’est du théâtre punk (ici monté par un groupe vraiment rock’n roll) qui montre simplement ce qu’est l’humanité si on la voit sans complaisance, dans une société sans désir : un ramassis de bons à rien. Justes préoccupés de la dernière sonnerie de leur portable. No future.

Nicolas Roméas

La Récolte. Vue au Théâtre du Viaduc, Maison d’Europe et d’Orient.
Texte Pavel Priajko traduit du russe (Biélorussie) par Larissa Guillemet et Virginie Symaniec et publié aux éditions l’Espace d’un instant en coédition avec Non Lieu avec le soutien du Centre national du Livre. Mise en scène Dominique Dolmieu, assistante Céline Barcq, dramaturgie Daniel Lemahieu, régie Antoine Michaud. Avec Nouche Jouglet-Marcus, Barnabé Perrotey, Salomé Richez et Federico Uguccioni.

Production Théâtre national de Syldavie / Maison d’Europe et d’Orient 
avec l’aide à la production dramatique 
du ministère de la Culture (DRAC Île- de-France).

« Quatre jeunes gens de la ville se retrouvent en plein hiver dans une pommeraie pour cueillir de la Reinette dorée. Leur maladresse va bientôt transformer tout ce qui, au départ, devait simplement relever de la simple sortie champêtre entre amis en un véritable champ de ruine, au sein duquel vont progressivement se révéler la violence sourde qui sous-tend leurs rapports ainsi que le sentiment de marasme autour duquel s’organise réellement leur vie quotidienne. Une post-Cerisaie qui signe la fin d’un monde. »






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