« Rallumer tous les soleils » ou La nécessité du théâtre

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« Rallumer tous les soleils » ou La nécessité du théâtre

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par Pauline Perrenot
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Le 31 juillet 2014, pour le centenaire de la mort de Jean Jaurès, Jérôme Pellissier sortait un texte écrit pour l’occasion : Rallumer tous les soleils : Jaurès ou la nécessité du combat. La compagnie Aigle de sable s’en est emparée au Théâtre de l’Épée de Bois en décembre dernier. Au gré des mots, si contemporains, au fil des bruissements, des colères et des chansons, un véritable sens politique se verbalise, se met en mouvement, et avec lui, la beauté et la nécessité d’un théâtre agissant.

Ils ont tué Jaurès... Tué... Ils ont tué... Jaurès... Et les voix susurrantes mâchaient le silence, jusqu’à gronder, saccadées et haletantes, entre les murs de pierre. Des voix ont tué Jaurès. Celles qui s’écoulaient dans la presse, grouillaient dans la bouche des lettrés, députés, bruissaient dans les rues répandant le venin d’un appel au meurtre depuis des années. Nul homme n’arme le pistolet, seulement des voix. Nul tambour pour ce fracas. Cette scène, crépuscule de Rallumer tous les soleil, Jaurès ou la nécessité du combat, adaptée par Milena Vlach du texte de Jérôme Pellisier, sécrète une simple puissance, une puissance éloquente que l’on ressent, charnelle, depuis que Gavroche nous a vendu L’Aurore aux portes de l’Épée de Bois. Armée d’une sobre mise en scène, la compagnie Aigle de sable donne chair au sens d’une époque basculant dans le 20ème, ses troubles, ses contradictions, ses emportements guerriers, ses discours et ses conquêtes passionnés. Spectacle de politique et de mots, la pièce épaissit la pensée, la théâtralise avec finesse pour qu’elle se dise, qu’elle touche et qu’elle se donne un siècle plus tard.

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Palpable politique, théâtre agissant...

Demandez l’Aurore ! Serré sous ses bretelles, la tête nichée dans un béret, Gavroche commence à raconter. Péguy a publié Jaurès dans ses Cahiers de la Quinzaine tandis que l’Affaire élance les débats entre deux personnages qui, liés d’une sincère amitié et d’une mutuelle admiration, se déchireront bientôt, quand le premier appellera au meurtre du second... Ce Péguy surprend, bouleverse même ; ce jeune Péguy que l’on ne connaît pas, cet anarchiste exhortant de terrasser le patronat et la misère, état d’exil condamnant ses sujets à demeurer « hors de la Cité », appelant à bouleverser la morale matérialiste faute de quoi le prolétariat opprimé se draperait des oripeaux des capitalistes... On sent sur ce personnage rageur et mystérieux le regard apaisé de l’auteur qui, sans ménager ses épouvantables dérives nationalistes et militaristes, rend justice à ses convictions des premiers temps.
Trois niches se dessinent sur scène et chaque personnage attend son heure, baigné d’ombre, gorgé de lumière. Les corps se déplacent à mesure que fusent les mots, et la politique se fait à chaque minute, bruyante dans un bureau, furtive au hasard d’un trottoir, passionnée dans les locaux de L’Humanité.
Gavroche file la chronologie, suspend les dialogues pour planter le décor en citant la presse.
L’émotion s’agrippe à ce gamin des rues, trimbalant accordéon et journaux avant d’être emporté par une guerre qui le laisse manchot, la faute à Clémenceau... Berceau de voix et de chants, la pièce offre des moments de pure exaltation : une Marseillaise dévoyée, une Internationale discrètement déliée dans une boîte à musique, des Conscrits insoumis, et cette Semaine Sanglante qui nous glisse des lèvres, à jamais grondante...

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Si la mise en scène ne cache pas une part de didactisme, sa simplicité a quelque chose de profondément agréable, car elle se donne comme du théâtre et peut véritablement agir en tant que tel. Le café ne coule pas de la cafetière, la porte est un pupitre, le pupitre une table et la table un sabre... Un théâtre qui rend sa puissance d’autant plus percutante qu’il nous laisse imaginer ; un théâtre qui sait pourquoi il est là, ce qu’il veut et comment le transmettre. Partout affleure l’honnêteté : l’honnêteté de l’engagement, l’honnêteté de s’adresser à chaque spectateur comme à une personne douée de sensibilité, l’honnêteté de lier art et responsabilité politique là où d’autres théâtres le prétendent, puis le massacrent... On ne vit pas la représentation comme un instant de propagande mais comme un espace-temps vivant qui se réactive, fait réfléchir bien après sa fin. Loin de canoniser une pensée, loin de mythifier Jaurès, la pièce nous dit aussi ses failles, concernant notamment les droits des femmes, trou noir d’une pensée dite universaliste que la journaliste, Ève, qui ne fonctionne jamais comme simple « faire-valoir » d’une figure tutélaire, comble de son propre combat.

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Retour vers aujourd’hui

Savamment compilés, les discours de Jaurès et de Péguy ne sont nullement choisis au hasard, et si l’auteur les entend depuis son temps, il les tisse au fil d’une trame voguant comme une histoire contée à l’oreille. On entend, on ressent avec une émotion toute particulière les grèves des années 1890, l’exposition universelle de 1900, la loi de 1905, les tollés et les houles de l’Assemblée sur le colonialisme, la laïcité contre l’athéisme d’État, le patriotisme, les mots « barbares », et la grande guerre dont Jaurès, Ève, et les pacifistes extrêmement minoritaires, ne parviendront à tuer l’arrivée...

Chaque dialogue nous tire une sorte de sourire nerveux. Car dès les premières notes orchestrées par la voix tonitruante de Jaurès, on se sent happé par les années, effaré d’entendre chaque réplique résonner et se fracasser sur les débats d’aujourd’hui. Il faut entendre Jaurès terrasser Clémenceau au sujet de la « violence ouvrière », dire la colère légitime que les salariés d’aujourd’hui peinent à faire entendre, tant les médias s’effraient d’un arrachage de chemise quand la vindicte patronale, elle, « ne fait pas de bruit », quand « le travail meurtrier de la machine ne grince pas et broie en silence »...

Et de boire avec une stupeur étourdissante d’autres clairvoyances : « Une fois de plus, c’est le préjugé d’ignorance qui vous mène. C’est à vous, à la France, à toute la France pensante, qu’il faudrait enseigner ce qu’est cette civilisation arabe que vous ignorez et méprisez, ce qu’est cette admirable et ancienne civilisation. À laquelle les pays européens, je dis bien les pays européens, viennent montrer le visage hideux de l’invasion et de la répression... Ce monde musulman que vous méconnaissez tant, messieurs, depuis quelques décennies prend conscience de son unité et de sa dignité. Deux mouvements, deux tendances inverses s’y trouvent : il y a les fanatiques, oui, il y a des fanatiques, qui veulent en finir par la crainte, le fer et le feu avec la civilisation européenne et chrétienne, il y a des fanatiques, mais il y a les hommes modernes, les hommes nouveaux... Il y a toute une élite qui dit : l’Islam ne se sauvera qu’en se renouvelant, qu’en interprétant son vieux livre religieux selon un esprit nouveau de liberté, de fraternité, de paix. Et c’est à l’heure où ce mouvement se dessine que vous fournissez aux fanatiques de l’Islam l’occasion de dire : comment serait-il possible de se réconcilier avec cette Europe brutale ? Avec cette France, qui se dit de justice et de liberté, mais qui n’a contre nous d’autres gestes que les canons et les fusils ?... Oui, messieurs, si les violences auxquelles se livre l’Europe en Afrique achèvent d’exaspérer la fibre blessée des musulmans, si l’Islam un jour répond par un fanatisme farouche et une vaste révolte à l’universelle agression, qui pourra s’étonner ? Qui aura le droit de s’indigner ? »

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Alors, quand s’étouffe le trouble déraisonné qui nous laisse songeur - « N’a-t-on rien appris de l’histoire ? » - la pièce comble de courage. Ce théâtre nous fait ressentir les racines d’une lutte, la difficulté d’être minoritaire, la beauté de persister, la bonté des chercheurs d’utopie.

Écrite précisément pour le centenaire de la mort de Jaurès, le 31 juillet 2014, Rallumer tous les soleils agit enfin par l’engagement de sa « mise-en-œuvre ». Elle s’inscrit, selon les mots de son auteur, contre « la françoishollandisation » de Jaurès, lui qui ne cessa, devenu marionnette, d’être récupéré par les politiciens les plus divers, que nul cynisme ne semble étouffer. Beaucoup de représentations sont aussi l’occasion d’élancer des discussions autour du lien entre littérature et politique – à laquelle Cassandre/Horschamp a participé –, autour de la presse, dont Jaurès dénonçait les dérives capitalistes et marchandes (Avec Pierre Rimbert du Monde diplomatique). Cette pièce est nécessaire dans la période actuelle, minée par le confusionnisme et la médiocrité politicienne, moment où la pensée socialiste ne trouve plus ni percée ni écho tant les « socialistes » de gouvernement ont « éteint toutes les étoiles du ciel »... Qu’elle sorte d’entre ses murs, en pleine rue, en pleine grève, sur les places de cette folle Nation dont l’urgence bâillonne, quand ce théâtre nous exhorte de ne jamais taire ni la pensée ni la voix !

Pauline Perrenot

Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat de Jerôme Pellissier
(Éditions de l’Amandier). Mise en scène Milena Vlach assistée d’Eleonora Rossi.
Avec Eric Wolfer – Jean Jaurès. Alexandre Palma-Salas – Charles Péguy. Milena Vlach et Sophie Belissent (en alternance) – Eve Guillaume Van’t Hoff – Le Gavroche
François Perrin – Pierre Bellais / Dunois. Scénographie Alexandre Palma-Salas. Décors Pierre Lenczner. Lumières Mathieu Courtaillier. Musique Michel Glasko. Bande-son Luca Gaigher.

Compagnie Aigle de sable.

La compagnie édite aussi un site peuplé d’archives, passionnant, par ici.
Rallumer tous les soleils, Jaurès ou la nécessité du combat a été créée et jouée plusieurs fois au Théâtre de l’Épée de bois (Cartoucherie de Vincennes). Le spectacle devrait partir en province prochainement. Toutes les informations sont sur le site.


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