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Première Rencontre Internationale de Contact Improvisation. Récit d’une immersion dansée.

Thématique(s) : L’art hors-champs , chorégraphie Sous thématique(s) : Danse
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Contact Improvisation est le nom donné par le danseur nord-américain Steve Paxton à un travail issu de l’atelier de recherche chorégraphique du Judson Church Theatre, ainsi nommé en hommage à l’église New-Yorkaise où se déroula, le 6 juillet 1962, sa première performance publique. [1] C’est dans le prolongement de ce travail d’exploration du mouvement dansé que cette Rencontre inaugurale s’est tenue à Paris du 12 au 19 juillet 2015. Elle rassemblait quatre-vingts danseurs contemporains accompagnés par six professeurs de contact improvisation ou de pratiques affiliées (technique Alexander, Gaga, hypnose…), et cinq chercheurs en sciences du vivant ou en sciences humaines [2]. Au cours de la Rencontre, un atelier de danse contact, dit de « danse intensive », fondé sur l’improvisation individuelle puis collective, fut animé par les danseurs Asaf Bachrach (France, Israël) et Dieter Heitkamp (Allemagne).

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Rencontre Internationale de Contact Improvisation © DR

De la chute au chahut « is there organisation in chaos ? »

Au cours de l’atelier conduit par Dieter Heitkamp et Asaf Bachrach, dont les premières séances portèrent sur « l’exploration de la chute », un groupe de danseurs s’intéressa à la signification du « chahut » comme forme de contestation du pouvoir, formulant la question « is there organisation in chaos ? ».

Le chahut, dans la France du 19° siècle, était une danse populaire, dite « tapageuse », qui pouvait déranger la maîtrise du pouvoir politique. L’une des définitions étymologiques du verbe chahuter signifie renverser, bousculer « pour rire ». Selon Le Robert, le chahut est un « tumulte d’écoliers destiné à protester contre un professeur ». De la chute au chahut, le glissement sémantique est aisé, par un déplacement de lettres qui apparaît comme un surgissement par association sonore, et le « chut ! » un doigt sur la bouche qui réduit au silence, bloque toute créativité, pour faire place à la parole de celui qui dirige… voire, à l’extrême, menace et humilie.

Dans cet atelier, Dieter et Asaf n’imposent pas, ils proposent. Ils font confiance aux danseurs, chercheurs qui dansent, expérimentation individuelle et collective où la liberté prend tout son sens : être libre avec les autres. Et sourire ! Pour Paxton, le sourire est un signe de compréhension : « de légers sourires commençaient parfois à poindre sur les visages et je me doutais qu’ils avaient ressenti l’effet […] Les sourires révélaient qu’ils avaient compris la petite blague. »

Peut-on rester serein-e dans le chaos ?

Parmi les mots qui ont conduit à la formulation de la question « Is there organisation in chaos ? » il y avait « inward » : « (mouvement) vers l’intérieur ». Dans le groupe de danseurs où je me trouvais, nous avons évoqué l’impression de chahut intérieur provoquée par le travail sur la chute ; c’est devenu pour nous l’expression du ressenti intime d’un chaos, un bouleversement. « Puis-je rester libre, serein-e, quand autour de moi c’est le chaos ? »

Et la danse a pris la place des mots, c’est le « chut… » inutile, l’essentiel était dit, la danse se suffisait à elle-même. Asaf et Dieter ne donnaient pas de consignes, ils proposaient des explorations. L’exploration des chutes, physiques, conduite de manière précise, progressive, nous mena parfois au bord d’une sensation vertigineuse. Glissement dans une perception poétique où l’imaginaire nourrit le mouvement : la feuille de l’arbre, ou la neige, qui chute en tournoyant.

Dieter Heitkamp choisit d’expérimenter ce que pourrait signifier une chute vers le haut, et non depuis le haut. Jeu de recherche d’une sensation physique. Très beau. Au moment de cette exploration une image mentale m’apparait : la chute de l’ange (maudit) rendue impossible parce que son ascension est éternelle. Qu’il reste donc en haut ! La chute devient une quête de l’homme dans le monde, sans gravité. Survient alors le sourire du plaisir. Ou si c’est avec gravité, cela ramène au poids, à notre condition d’être en relation aux autres ou au moins à l’espace, sur-avec la terre : « on ne danse jamais seul, même le sol est un partenaire », écrit Paxton. Le sol, (floor), accueille et permet de rebondir.

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Rencontre Internationale de Contact Improvisation © DR

Électron libre !

Asaf Bachrach s’empare de la métaphore des électrons libres qui en rencontrent d’autres, qui sont comme des supports pour empêcher la chute et/ou l’accueillir. Un électron ne chute pas. Peut-on dire qu’il s’agglomère et rebondit, poursuivant son parcours ? Les électrons de l’atome peuvent s’échanger, ils se rencontrent. Et de l’électron de l’atome au sens figuré d’électron libre [3], de la chute au chaos relativisé, imagé, il y a un pas de danse de soi vers (et avec) les autres qui donne le sentiment d’une exploration extrêmement riche, profonde, de chacun dans le groupe, avec celles et ceux qui le composent et qui l’instant d’avant ne se connaissaient pas. De la danse aux mots surgissent des associations libres.

Un « abandon », peut-on lire aussi sur les affiches écrites par les danseurs au cours de l’atelier, qui appellerait le besoin d’être porté (le corps) quand il chute ? « La chute a-t-elle besoin d’être portée ? »

Un trou dans la conscience

Un mystère se joue, celui du rapport de nos corps dans l’espace dont nous explorons les possibilités en mouvement, en pensée… et avec les mots. Ne sommes-nous pas en train d’essayer de dire ce que le corps dit sans le savoir quand il danse, et que l’absence de mots prive de la possibilité d’enrichir notre pensée ?

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Rencontre Internationale de Contact Improvisation © DR

Steve Paxton parle aussi de « trou dans la conscience », au moment où, parfois, nous explorons la danse. « If a gap of consciousness occurs at a critical moment, we lose an opportunity to learn from the moment. » L’apprentissage devenant impossible, il faut continuer d’explorer, chercher à prendre conscience de notre présence en mouvements dans l’espace. Nous n’avons jamais fini d’apprendre, de jouer et d’accueillir ce qui se présente dans l’improvisation et nous différencie, passant de la subjectivité à l’émergence des individualités. « On pourrait affirmer que nous avons tendance à exister au niveau de complexité qui nous convient, ou à le maintenir, et que nous ne cherchons pas à l’intérieur ce que nous nous ne pouvons pas encore voir à l’extérieur » écrit-il également dans Pensée dans l’espace [4].

Madeleine Abassade

https://rici2015.wordpress.com/




[1Ce collectif qui regroupait des artistes, danseurs professionnels et danseurs sans techniques académiques, des « performers » qui pouvaient être non-danseurs, avait le souci de rapprocher l’art de la vie. Il vait été fondé sur la base d’une communauté de points de vue, d’une solidarité et d’un goût de l’expérimentation, plus que sur une communauté d’appartenances esthétiques. En lutte contre le racisme et inscrit dans les mouvements du féminisme, ce collectif a aussi participé à remédier aux problèmes de contraintes économiques que rencontraient déjà les artistes de l’époque. À partir des années 1970, Steve Paxton avec le « Contact improvisation » va explicitement être porteur d’un double enjeu artistique et politique qui « bouleverse les relations sociales conventionnelles, balaie les tabous concernant le toucher et offre un champ nouveau d’exploration du mouvement » (La danse au xx° siècle. M. Michel et I.Ginot. Bordas 1995. p 146).

[2Dont Asaf Bachrach chercheur au CNRS et à Paris 8.

[3« personne qui agit de manière indépendante par rapport à un groupe et ou une institution » ( Le Robert).

[4Pensée dans l’espace / Steve Paxton in Nouvelles de danse, 48-49 (Automne-Hiver 2001).





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