Portrait sur le vif : Claire Richez

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Portrait sur le vif : Claire Richez

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par L’Insatiable
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Pour inaugurer en beauté cette nouvelle rubrique de portraits d’artistes et d’acteurs culturels dans L’Insatiable, nous avons choisi de questionner la plasticienne angevine Claire Richez. On a pu admirer certaines de ses œuvres en avril dernier à l’occasion des vingt ans de la revue Cassandre/Horschamp chez Armand Gatti, à la Maison de l’arbre de Montreuil (où elle a aussi organisé un atelier public de peinture). Mais en plus d’être une artiste très talentueuse qui a vraiment construit un univers pictural personnel très parlant, presque envoûtant, Claire est une citoyenne particulièrement soucieuse du rôle joué par le geste artistique au cœur de la réalité du monde contemporain.


 
D’où te vient cet attrait pour les arts premiers et les mythes des origines ?

Au-delà du fait que nous les artistes représentons des choses sans avoir conscience de toutes les dimensions auxquelles elles peuvent se référer, j’ai souvent été épatée par ces synchronicités, ces liens invisibles et inconscients qui nous font cheminer. Dans mes premières recherches, à la fin des années 1980, j’ai exploré le cercle, forme de base de toute vie. Je voulais à l’époque traduire une impression physique, un malaise que je ressentais par moments. C’était comme une mémoire de pulsation, une mémoire cellulaire. J’ai alors fait un premier dessin à l’encre. Je considère ce dessin comme ma première véritable œuvre digne de ce nom. Il a été suivi de recherches empiriques autour du cercle, de la cellule à l’œuf, puis d’autres encore sur l’idée d’univers en expansion, de l’infiniment petit à l’infiniment grand. Je me suis naturellement intéressée par la suite aux cosmogonies des sociétés et cultures pour lesquelles cet archétype est central, et de fait aux travaux de Karl Gustav Jung.
Je trouve curieux d’avoir, de nombreuses années plus tard, abordé le thème des volatiles – poule, oiseau –, sans faire le lien entre les deux recherches ! Je ne réfléchis jamais à l’avance à ce que je vais faire, le thème s’imposant toujours de lui-même et l’analyse, la conceptualisation, venant ensuite.

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C. Richez, 100 X 70 cm, techniques mixtes

 
Comment ce thème est-il réapparu ?

En 1997, j’ai réalisé une installation mettant en scène un personnage de poule pour une exposition. Pour la première fois j’avais un fil conducteur et un objectif : utiliser l’exposition que je préparais pour dire des choses sur le monde de la culture. Pour la première fois, aussi, je me réveillais la nuit et notais les idées qui m’étaient venues en dormant. Un rêve, à une semaine du vernissage, a éclairé ce travail, me révélant une deuxième lecture, cette fois de dimension personnelle et autobiographique. J’ai été tellement impressionnée que cela m’a amenée à réfléchir aux raisons pour lesquelles je crée, intégrant par la suite dans ma démarche la notion d’actes psychomagiques chère à Alejandro Jodorowsky (voir Terramorphoses). En 1997, je venais juste de terminer une série avec des poules et des oiseaux, lorsque nos médias ont massivement parlé de l’épidémie de grippe aviaire. En 2003, j’ai peint une nouvelle série sur ce thème. Outre qu’elle abordait l’idée de la métamorphose et du masque, j’ai réalisé rétrospectivement qu’elle correspondait également à l’un de ces pics de cette maladie qui a fait trembler le monde ces années-là. J’ai trouvé cela curieux.
 
Cela a-t-il influencé la suite de ton travail, emprunt d’une sorte d’animisme ?

Pas tout de suite. Dans un premier temps, ces synchronicités m’ont conduit à entreprendre une psychanalyse et à connaître un peu mieux les sociétés dans lesquelles la place du rêve et le dialogue avec les mondes immatériels sont privilégiés. Je me suis aussi intéressée aux travaux de Philippe Descola sur des tribus d’Amazonie. Dans ces sociétés primitives, le rêve a une importance cruciale, tout est relié, contrairement à nos sociétés cartésiennes qui fragmentent et morcellent. Comme l’explique Descola, « l’animisme est la propension à détecter chez les non-humains – animés ou non animés, c’est-à-dire les oiseaux comme les arbres – une présence, une « âme » si vous voulez, qui permet dans certaines circonstances de communiquer avec eux. » C’est plus tard, en 2007 que s’est imposé le désir de rassembler au sein d’une même formule artistique mes différents centres d’intérêt.

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C. Richez, 100 X 70 cm, techniques mixtes

 
Cette formule, c’est Terramorphoses ?

Oui. Terramorphoses est une œuvre à médias multiples (écriture, modelage, peinture…) qui évolue dans le temps. C’est un espace où se rencontrent artistes et public, qui nous rassemble dans nos préoccupations et dans nos créations. C’est un espace symbolique et artistique, une œuvre, une scène et un cadre très large pour explorer les questions de société. La première d’entre elles : vers quoi voulons-nous aller ? L’humanité est dans un moment de transition. L’homme va devoir choisir entre continuer à exploiter les ressources de la planète sans en respecter l’équilibre ou devenir plus sage s’il espère survivre aux destructions qu’il opère.

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Terramorphosess, Animal planète papillon, face B

Le premier volet de Terramorphoses portait sur les origines et l’évolution de la vie, sur la fragilité, l’impermanence des formes sur la terre. J’ai commencé alors l’écriture de mini-contes qui se déroulent dans différentes parties du globe. Le deuxième volet voulait illustrer l’idée que la terre est un organisme vivant, que les arbres sont notre mémoire et notre avenir. Ce sont les Animaux-Planètes. Le projet Bretelles d’Icare – des centaines d’ailes de papillons créées par des centaines de personnes avec du papier, du pastel et de la cire disposés sur du végétal – parle de la disparition exponentielle des espèces. Terramorphoses parle aussi du Dahu, un personnage issu de l’imaginaire populaire que je mets en scène par le biais d’installations et d’écrits : il est l’étranger, le lanceur d’alerte, le poète, celui qui dérange, à qui l’on va faire la chasse, ou ce « sauvage » à l’autre bout de la planète, qui ne vit pas comme nous et à qui on piquerait bien son bout de forêt et ses ressources naturelles.

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Terramorphoses 2008 Théâtre Le Quai Angers

 
Tu es partie du cercle et tu reviens au cercle…

Oui. L’installation principale, les Animaux-Planètes, est composée d’une douzaine de grands panneaux conçus pour être disposés en cercle. C’est un espace symbolique qui peut s’apparenter, je le pense, à ce que décrit Mircea Eliade, un espace profane relié à une dimension sacrée pour rejouer quelque chose d’essentiel, la création : « Puisque le Temps sacré et fort est le Temps de l’origine, l’instant prodigieux où une réalité a été créée, où elle s’est, pour la première fois, pleinement manifestée, l’homme s’efforcera de rejoindre périodiquement ce tempus de la première épiphanie d’une réalité qui est à la base de tous les calendriers sacrés : la fête n’est pas la "commémoration" d’un évènement mythique (et donc religieux), mais sa réactualisation. »
 
Propos recueillis par Alice Steinberg

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Terramorphoses, Animal planète Éléphant face A
Photo : mairie Murs Érigné

Claire Richez a vécu ses jeunes années aux portes du Morvan en Bourgogne. Révéler la beauté dans un monde en crise, l’extraire même en sa propre absence, puiser dans ce que l’être humain offre de plus lumineux depuis ses origines et malgré ses tourments, œuvrer sur les communs archétypaux, tel est le propos de son œuvre, axée sur les symboles, la couleur et la lumière. Depuis presque vingt ans, l’artiste partage son temps entre son activité d’artiste peintre, l’animation d’ateliers spécialisés et l’organisation d’événements culturels. En 2008, elle initie « Terramorphoses ». Ce projet expérimental au long cours est à la fois une œuvre et une dynamique de création auxquelles se joignent d’autres artistes et le public lui-même. Il est sous-tendu par le désir d’ouvrir le champ de la pratique artistique, de lui rendre sa place au cœur de la vie de la cité. Il interroge les questions d’écologie et de société et le rôle de l’art en tant que processus de transformation et d’individuation. Cette action se développe dans l’atelier de l’artiste, dans les locaux de l’association Les Îles Balladart, ainsi que dans diverses structures accueillant le public.
 

 
L’association Les Îles Balladart
Le nom de l’association, créée en 2000, s’inspire de Lettre des Îles Baladar de Jacques Prévert, un conte écologique qui aborde de manière allégorique et poétique un sujet douloureux et récurrent de notre histoire humaine : la spoliation, par des groupes dominants, des terres et des ressources de pacifiques sauvages.
 
L’accueil de groupes au sein de l’atelier Les Îles Balladart
L’association organise des expositions et propose des ateliers de création en lien avec le projet Terramorphoses. Cette année, un projet se décline sur plusieurs rencontres avec des soignants et soignés de l’atelier « Mais encore » du Cesame (Centre de santé mentale angevin). Il permet aux participants de sortir du cadre institutionnel. L’atelier est ouvert à tous les groupes qui le désirent (structures accompagnant des personnes en précarité, écoles, enseignants…).

 
Le café culturel
L’association s’est s’installée depuis peu dans un nouveau lieu, situé dans un quartier populaire en bordure de zone résidentielle. Elle envisage pour les prochains mois de mettre en place un « café culturel » ouvert aux enfants et aux adultes afin de favoriser les prises de contact, repérer les forces et les envies, pour ensuite créer et développer ensemble des propositions adaptées.

L’inauguration du nouveau lieu se déroulera le vendredi 15 janvier 2016 à partir de 18h30. Elle sera suivie le lendemain d’une journée portes ouvertes.

balladart.lulu@gmail.com
http://nouveaute-peintures.over-blog.com/

 
 


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