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< Entretiens

Pierre Girin

Le camion de Pierre
par Jacques Livchine
Thématique(s) : L’art hors-champs Sous thématique(s) : Rroms Paru dans Cassandre/Horschamp 81
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La scolarisation des enfants est un leitmotiv des préoccupations des associations rroms. Quel modèle peut-elle prendre quand les enfants sont itinérants ? Comment prendre en compte leur singularité, sans créer pour autant un enseignement séparé ? Instituteur dans un camion-école pour les gens du voyage dans le Doubs, Pierre Girin livre son expérience avec les jeunes voyageurs.

(article paru dans le numéro 81 de Cassandre/Horschamp, printemps 2010)

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DR. Camion-école de Pierre Girin


En quoi consiste votre travail ?

Pierre Girin : Je suis instituteur et depuis douze ans je travaille dans un camion-école qui se déplace sur les aires de stationnement des gens du voyage. Sur des lieux autorisés, au bord de routes ou à l’orée de forêts… Là où il y a des enfants. Le rôle de ce camion-école est d’être une passerelle entre les terrains de stationnement et l’école de la République. En dépit de l’obligation scolaire et de la responsabilité des maires concernant les enfants résidant sur leur commune, trop d’enfants ne sont pas scolarisés et sont ignorés des écoles. Je scolarise des enfants dès l’âge de 2 ans et jusqu’à 16 ans. Après une première étape de scolarisation dans le camion, tous les primaires (6-10 ans) et certain d’âge maternelle (4-5 ans) sont orientés vers l’école la plus proche. On pose d’abord le cadre, les règles, on donne les premiers « outils » nécessaires pour une bonne scolarisation. Une fois que l’enfant atteint à un statut d’élève, on passe le relais à la « vraie » école ! Nous formons aussi les équipes des écoles à recevoir ces élèves.
Notre rôle, c’est de tout mettre en œuvre pour que les premiers pas à l’école soient réussis pour tous les petits voyageurs. Cela va dans le sens d’un meilleur vivre-ensemble, d’une socialisation, pour faire tomber la méfiance de part et d’autre.

Dans quelles régions vous déplacez-vous ?

J’interviens en Haute-Saône, Lure, Vesoul et Luxeuil et les villages autour. Puis, à la demande de l’Éducation nationale et de la Drass [1], nous avons étendu notre rayon d’action à toute l’aire urbaine : Belfort, Valdoie, Bavilliers, Montbéliard, Audincourt, Valentigney… Il y a deux camions-écoles pour ces secteurs. Le premier a été créé en Haute-Saône en 1992 et, maintenant, ce secteur est bien organisé… Nous travaillons à notre perte ! C’est un signe très positif quand les familles se prennent en charge et se rendent compte de l’importance de la scolarisation des enfants. L’essentiel de notre boulot consiste à convaincre les adolescents qui
ne voient pas l’intérêt d’aller au collège. « Maintenant que je sais lire, ça me suffit ! Je ne veux pas devenir avocat, pourquoi faire de l’anglais ou de l’histoire-géographie ? » Nous construisons une passerelle avec les collèges pour que les élèves intègrent peu à peu des cours avec les sédentaires. La majorité des adolescents sont inscrits au Cned [2]… Ce n’est pas l’idéal, mais nous proposons une aide pédagogique dans trois collèges de Haute-Saône pour les épauler dans leur travail. Peu à peu l’image du collège évolue et nous visons une scolarité pour tous dans quelques années…

Est-ce différent de l’enseignement dans une école « en dur » ? Les élèves ont-ils une autre vision de l’école ?

Bien sûr. Nous sommes responsables de notre camion, de notre classe – conduite, ménage, stationnement, révision mécanique… etc. ! Chaque jour est différent et nous ne savons jamais combien d’élèves nous aurons… Il faut improviser constamment et être toujours prêt au niveau pédagogique pour que le temps passé par un élève dans le camion lui soit profitable. Toute cette création pédagogique me plaît. Impossible de suivre un manuel comme dans une classe ordinaire, chaque élève a un parcours spécial. Le matin nous sommes sur un terrain, l’après-midi sur un autre. En général, on voit chaque élève une fois par semaine, pas plus de trois heures. S’il souhaite plus d’école, il peut s’inscrire au collège ! On ne veut pas donner l’habitude de la scolarisation en camion-école. Mais je rencontre encore des adolescents qui savaient à peine écrire leur prénom et ont appris à lire grâce au camion-école.
Les gens du voyage ont une vision très pratique de l’école : c’est fait pour apprendre à lire et à écrire. C’est tout. Ils ne veulent pas que le fait de trop aller à l’école leur fasse perdre leur identité de voyageur. Apprends à lire, oui, mais ne deviens pas gadjo (sédentaire) !
Ils ont une représentation très magique de l’apprentissage. Le simple fait de monter dans le camion est en soi un geste qui doit permettre d’apprendre à lire… (Rires) Il y a toute une série de représentations à faire bouger, mais les choses évoluent assez vite. Maintenant, j’ai les enfants de mes premiers élèves et beaucoup fréquentent directement l’école maternelle sans venir dans le camion. C’est super, le pari est gagné !

Gens du voyage, Rroms… quelles définitions ?

On utilise maintenant les mots « Tsiganes » ou « Rroms » pour parler de cette population. Chez les Rroms, il y a des Manouches (les familles de notre région), des Gitans (plus souvent dans le Midi), des Sintis… Les gens du voyage englobent les Rroms mais aussi les Yéniches [3], les forains, les circassiens, les bateliers… qui ne sont pas forcément Rroms.

Quels sont les problèmes rencontrés ?

Les principaux sont d’ordre « politique ». Aujourd’hui encore, des municipalités se défaussent de leur obligation de vérifier la scolarisation des enfants résidant sur leur commune. Il y a beaucoup de paperasserie administrative pour les inscrire à l’école, c’est un parcours du combattant pour les familles. Rien n’est fait pour faciliter leur intégration. De plus, les certificats de scolarité sont rarement demandés par les administrations, ce qui n’incite pas les familles à une scolarisation régulière.


Est-ce qu’enseigner dans ces conditions vous apporte davantage ? Comment les enfants vous considèrent-ils ?

Je suis toujours bien accueilli quand j’arrive sur les terrains et ils voudraient qu’il n’y ait pas de vacances… Ils me considèrent comme leur enseignant. Les familles me respectent et me confient souvent leurs soucis, leurs préoccupations. Mais j’ai toujours voulu garder une certaine distance avec ces familles en restant très professionnel. Je ne suis pas assistant social ni animateur socioculturel…

Quels sont les métiers pratiqués par les parents ? Ont-ils des soucis pécuniaires ?

Les familles qui sont dans la région ne voyagent plus beaucoup, elles n’ont pas les moyens d’entretenir un camion pour tirer la caravane, elles se semi-sédentarisent et la majorité aspire à acquérir un petit bout de terrain pour ne plus être obligée d’aller sur les aires d’accueil où tout le monde se retrouve… Certains font les marchés et vendent des tissus ou du linge de maison. Certains sont en micro-entreprise, ils proposent des services d’élagage, nettoyage de toiture, etc. D’autres récupèrent la ferraille pour la revendre. Quelques familles touchent le RSA.


Souffrent-ils de l’image négative et des clichés qui persistent sur les gens du voyage ?

Bien sûr, mais lorsqu’on a réussi à gagner leur confiance, on découvre des personnes humainement très riches, accueillantes et respectueuses. Le problème, c’est que les sédentaires ne veulent pas prendre la peine de les rencontrer et les considèrent tous comme des « voleurs de poules ». Comme partout, il y a des bons et des moins bons, mais la méfiance est tenace et les gens du voyage ne feront pas forcément le premier pas.

Propos recueillis par Jacques Livchine




Post-scriptum :

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[11. Direction régionale des affaires sanitaires et sociales.

[22. Centre national d’enseignement à distance.

[33. Peuple voyageur d’Europe du Nord, aux origines distinctes de celles des Rroms.



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