Padox en Corée

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Padox en Corée

Journal de bord
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par Dominique Houdart

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JOURNAL DE BORD DES PADOX
SEOUL NOVEMBRE 2010

Lundi 8 novembre 2010

En arrivant à Roissy, des pancartes sur le comptoir d’enregistrement annoncent qu’en raison du G20 qui se tient à Séoul à partir de jeudi, la sécurité est renforcée. Effectivement, après les détecteurs et la fouille, au moment de l’embarquement, une nouvelle vérification des passeports et un nouvel examen des bagages.
Et en arrivant à Séoul, fouille des bagages à main.
C’est intéressant d’envisager de travailler dans la rue dans un tel contexte.
À la fin du séjour, Dimanche soir, il est prévu une réception officielle à la Mairie de Guro, quartier de Séoul qui organise ce festival dans le cadre de son jumelage avec Issy-les-Moulineaux.
Le G20 a beaucoup perturbé les organisateurs, premier résultat il n’y avait plus de place dans les hôtels, nous sommes relégués près de l’ancien aéroport. Beaucoup de temps perdu en perspective, quand on connaît les encombrements de Séoul.

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Padox crédit photo Brigitte Chartrain

Mercredi 10 novembre 2010

La première journée est une mise en route un peu longue et officielle : après le repérage es lieux, rendez vous avec le maire de Guro : un moment d’anthologie bureaucratique, à la fois chaleureux et guindé, une première rencontre avec le sous-chef, puis avec le chef, avant d’être introduit dans le bureau du maire : tous assis à une table, thé, échange de cartes (j’aurais du en emporter plus), compliments d’usage, et le Maire qui me pose des questions écrites par le sous chef, il avait son papier sous les yeux. J’essaye de raconter notre rapport à la fois amical, artistique et familial avec la Corée, mais on revient invariablement aux questions écrites.
Puis on file au lycée des arts, ou nous devons rencontrer les étudiants : là encore, protocole, café, cartes de visite, visite d’une salle, une belle salle de théâtre dont tous les lycées français rêveraient, pour finalement apprendre qu’elle est trop occupée et qu’on nous mettra dans un gymnase. 2 heures perdues, et voilà nos étudiants.On nous en avait promis 20, ils sont 12…pas de problème, l’administration fournit le complément.
Ils sont en uniforme, veste et chandail jaune, pantalon ou jupe plissée bleu foncé, pas très au courant de ce qui les attend.
Mais la démonstration de David en Padox crée le lien, comme partout, et le travail commence, avec des jeunes qui ont certainement une habitude du théâtre, qui ne sont pas timides, même assez délurés, égalité garçons filles, ce qui est peu courant, et quelques éléments vraiment intéressants de spontanéité.Des filles qui osent rire en montant leurs dents, c’est rare en Corée, des garçons très entraînés, qui jouent avec leur corps. On commence à avoir une relation chaleureuse, l’apprentissage des prénoms crée des rapports amicaux, et, à la fin, ils ne veulent plus partir, nous proposent des morceaux de leur dîner (pizzas sous vide, lait et petits gâteaux), on n’arrive pas à se quitter.
Depuis le début, la traductrice et deux employés de la mairie ne nous quittent pas, du matin au soir, pour les repas et les déplacements. On réussit à les lâcher en demandant de dîner à l’hôtel.
La traductrice est un vrai problème, elle parle mal, vocabulaire limité. Je demande à changer, on me dit que tous les traducteurs sont pris par le G20 ! Eh oui, il n’y a pas que les hôtels.
Pendant le repérage, à la gare de Guro, nous croisons nos collègues de Retouramont, avec lesquels nous avions dîné la veille Ils répètent leur danse verticale dans le froid rendu aigu par un vent fort. Quel courage. C’est un groupe impressionnant qui fait des merveilles, nous les avions vus avant de partir, à l’Eglise St Eustache, dansant sur les piliers avec une dextérité prodigieuse.

Mercredi soir

Faut-il avoir la nostalgie de l’époque ou la France avait les moyens d’une politique culturelle à l’étranger, où à Séoul notre venue était organisée avec les Coréens, mais avec le soutien ferme et efficace d’un Bernard Schnerb, Directeur du Centre Culturel Français, qui était tout sauf un administratif, mais qui gérait la vie culturelle comme un guérillero, aidant les dissidents au moment de la dictature, s’occupant des artistes, trouvant des sponsors, un agitateur culturel comme cela nous manque. Je me souviens de l’année ou tandis que nous jouions Tancrède et Clorinde de Monteverdi au théâtre national, il avait invité le Théâtre de l’Unité avec la 2CV Théâtre, nous les avons vus jouer devant 5000 personnes dans la rue, au point que les comédiens qui entouraient la 2CV ont dû monter dans les arbres.
Maintenant, le centre Culturel est bien absent, on ne les a pas vu depuis qu’on est arrivé, il faudra attendre la réception finale, et c’est la municipalité qui organise tout. Or, nous le savons depuis longtemps, la culture doit être indépendante, sa municipalisation crée des lenteurs, des lourdeurs, des pertes de temps qui paralysent l’action.
Nous le subissons depuis le début, malgré la gentillesse et l’extrême bonne volonté des uns et des autres, mais la guérilla culturelle c’est un métier, pas pour les fonctionnaires qui n’y peuvent rien.

Alors, il faut se bagarrer pour avoir une salle de travail, on nous demande de changer de lieu tous les jours, le programme évolue par une sorte d’improvisation.
Heureusement nos jeunes stagiaires, futurs professionnels, sont très motivés, accrochés au travail, généreux de leur temps et vraiment très ouverts. Alors, on avance bien, mais c’est pesant.

Jeudi 11 novembre 2010

L’automne en Corée est splendide, les teintes rousses des arbres donnent à Séoul une parure exceptionnelle. La ville traversée par un fleuve est bordée de collines puis de montagnes, la nature envahit la ville dans des parcs et des zones vertes inattendues, où beaucoup de coréens pratiquent le sport tôt le matin. Et c’est la cohabitation des Palais et temples anciens, et des immeubles ultramodernes.
La vie est agitée, souvent stressante, au point que nos amis, les danseurs à la verticale de Retouramont, qui répètent devant la gare, sont étonnés de ne voir que de rares personnes s’arrêter.
Jeudi soir
Bonne journée de répétition, les étudiants sont rapides, efficaces, ils retiennent tout et sont vraiment doués pour certains. Il n’empêche que la formation est trop courte, ralentie par les discussions administratives, les changements de salle incessants, l’absence du micro pour Jeanne.
Notre traductrice était très insuffisante, cela nous freinait considérablement. Depuis ce matin nous avons un garçon beaucoup plus doué, et nous retrouvons un rythme normal.
La grande mode chez les jeunes coréennes, c’est d’épouser un américain, et faute de mieux un français. Déjà une de nos Padox est venue me dire que sa copine était amoureuse de David. C’est qu’il ne faut pas perdre de temps ! . Quelle déception d’apprendre qu’il avait une compagne ! Deux autres me disent qu’elles viendront à Paris déjeuner chez nous dans deux ans.
Nous recevons des petits cadeaux, des baguettes chocolatées en l’honneur du 11 novembre : c’et une coutume en Corée de célébrer le 11/11 par ces biscuits en forme de baquettes, toutes les devantures de magasin d’alimentation en regorgent aujourd’hui..

Vendredi 12 novembre 2010

C’est le début des sorties dans la rue. Nos Padox s’habillent dans un couloir glacial du lycée, l’administration est vraiment rude, mais ils ne rechignent pas, et en bus nous sommes conduits sur la place principale de Séoul.

Débarquement devant le Palais Royal, et chance, nous arrivons au moment de la relève de la garde, en costumes très anciens : les Padox vont quelques instants monter la garde eux aussi, et les soldats coréens éclatent de rire, ils n’ont pas le sérieux des gardes de Buckingham palace.
Puis après une traversée d’une large avenue, nous voilà sur la place, ou toutes les télévisions coréennes nous attendaient.Nous commençons à jouer sur l’herbe, cueillette de fleurs, petite sieste, mais les télés sont très pressantes, veulent une interviews avec les Padox en fond de décor, la municipalité de Guro qui les avait convoqués ainsi que toute la presse écrite, veut des photos avec la banderole : Guro est une des communes qui forment Séoul, et là nous sommes hors Guro, au cœur de Séoul, c’est un acte de propagande auquel nous sommes obligés de nous livrer. Et ce n’est pas fini.
Une jolie scène autour de nappes posées au sol ou des femmes en costume traditionnel expliquent la cérémonie du thé et le fleurissement de la nappe, les Padox participent à la démonstration, puis retour au palais Royal, bain de foule, et à côté de la porte du Palais, nous découvrons un vieux sage en prière pour la paix dans le monde , battant de façon lancinante un tambour, a genoux vers les banderoles qu’il avait installées, Les Padox s’agenouillent avec lui, sans moquerie, et un beau moment de méditation pour la paix s’instaure.
On aide des portefaix à décharger une charrette, puis c’est le retour à la Mairie de Guro, repas rapidement pris avant la deuxième sortie, sur l’esplanade d’une gare.
Le jeu commence, mais la municipalité déboule, le maire vient se faire photographier et filmer avec les Padox, on lui cire les pompes, là encore nous subissons une forte pression des chaînes de Télé pour poser autour du Maire. Nous avons la fâcheuse impression d’être utilisé à des fins électoralistes .En arrivant nous avions remarqué que les Padox figuraient sur les images de la ville comme un personnage fétiche.

Ensuite seulement les Padox vont à la rencontre d’un public nombreux, beaucoup d’enfants très souriants et affectueux se prennent d’amitié pour nos personnages.
Retour au Lycée pour une courte répétition des « 4 saisons » qu’on jouera dimanche, et l’on se quitte. Tout le monde est bien fatigué, mais à la demande des profs, on fait un topo sur le théâtre de rue, le sens de Padox, l’évolution du théâtre hors les murs .

Samedi 13 novembre 2010

Nos étudiants ont pris goût aux déambulations, ils sont bien organisés, s’habillent rapidement, et ont eu du plaisir lors des deux sorties de la journée, dans le parc près du Théâtre puis à la gare de Guro.
Mais les changements d’horaire incessants sont pénibles, et en fin de sortie, on nous annonce qu’il y a des problèmes au théâtre où nous jouerons demain : sur place le directeur du festival nous explique que le groupe Rock a joué la veille, rejouera après nous, et une partie de leur matériel ne peut être déplacé et mobilise l’arrière scène.Long conciliabule pour arriver à une solution bâtarde : dans la nuit, ils vont agrandir la scène, mettre des projecteurs supplémentaires, des panneaux latéraux… que de temps perdu.
Le passage sur la place de Séoul devant les télés a porté ses fruits : tout le monde nous en parle, les étudiants sont ravis car leur famille les a vus, nos amis ont trouvé formidable que je parle de l’accueil de l’étranger devant les affiches du G20 et juste après une interview de Sarkozy, et ils pensent que maintenant la moitié des coréens connaissent les Padox.
Opération de communication réussie pour la ville de Guro, Kim pense qu’il y aura des suites.
Tout ce qui nous intéresse, c’est que le directeur des études du lycée artistique souhaite que l’on revienne faire un workshop pour les élèves, qui sont tellement admiratifs de la voix de Jeanne et de sa capacité a apprendre l’argot Coréen pour le spectacle.
La journée finit en beauté par une visite au Musée de Kim Jong-Ok, notre vieil ami de 30 ans, et un repas avec sa famille.
Depuis toujours il collectionne des pierres tombales coréennes superbes, puis des masques coréens, des marionnettes, des sculptures, des visages d’acteurs, son musée appelé « Visage » est dans un petit village à 50 kilomètres de Séoul, et comprend une maison coréenne traditionnelle. Sa femme nous avait préparé un repas coréen délicieux. Dommage, nous sommes arrivés à la nuit tombante, nous n’avons pas pu profiter des paysages de montagne et de l’automne finissant.

Dimanche 14 novembre 2010

Voici le dernier jour, la présentation des « 4 saisons ». Miracle, en arrivant au théâtre, ce matin tôt, tout était prêt, les techniciens ont travaillé toute la nuit pour aménager la scène et nous permettre la cohabitation avec les rockers. On sent un désir de bien faire et qui est touchant. Les réglages vont vite, répétition avec nos étudiants en fin de matinée, tout à coup la télé déboule, veut interrompre pour faire une interview, ils en profitent pour prendre deux scènes et ont la patience d’attendre la fin pour l’entretien. Question étonnante, pourquoi l’orage dans les « 4 saisons »… Je brode sur l’orage, la tempête intérieure de chaque être humain, la journaliste, une très jolie fille digne d’une publicité pour L’Oreal, semble tout à fait satisfaite de cette réponse de Freud de Prisunic.
La représentation arrive, la salle est pleine, majorité d’enfants qui ont vu les Padox dans les rues.Nos étudiants sont formidables, précis, un peu déroutés par les applaudissement toujours assez peu fournis des enfants . Jeanne fait un tabac avec les phrases qu’elle dit en coréen pour faire parler le petit Padox.
L’ami Kim vient faire un petit discours d’encouragement aux étudiants, et tout le monde se met à ranger.

Ce qui nous surprend le plus, c’est l’évolution du comportement des étudiants. Comme tous les Coréens, ils sont très réservés, les corps ne se touchent pas, mais comme les Padox ont embrassé copieusement le public dans la rue, ils ont pris goût à ces embrassades très sud-américaines, et tous, garçons et filles, viennent nous dire au revoir en se plongeant dans nos bras. En six jours, il y a eu une transformation notable, un désir d’approcher l’autre, aux antipodes de la distance asiatique qui se résume dans une courbette et un échange de cartes.
Plus que jamais le directeur des études souhaite que nous revenions pour un stage prolongé.
La journée se termine par un dîner bling bling offert par la municipalité aux artistes du festival et à la délégation de la Mairie d’Issy-les-Moulineaux, la ville jumelle. On touche le fond, le comble du ridicule.Dans un restaurant traditionnel superbe et délicieux, on doit subir des discours, des présentations individuelles de chacun sous les applaudissements, la présence de personnages de vaudeville en la personne des représentants d’Issy…On se souviendra longtemps de la chemise du premier adjoint, brillante, comme couverte d’argent ! Le maire du Guro distribue des cadeaux, un tambour en porcelaine pour le Maire d’Issy, André Santini, et à chaque artiste… une boîte pour se faire des ongles fantaisie !!! Difficile de garder notre sérieux. Heureusement le discours nous a été épargné, celui du premier adjoint d’Issy-les-Moulineaux est une succession de lieux communs.
Jeanne fait bien rire tout le monde quand au moment de l’incontournable photo finale, pour le sourire général elle lance « Kimchi les Moulineaux. Il faut savoir que le Kimchi est le choux fermenté, plat national coréen, et que pour sourire, les coréens ne disent pas « cheese » mais « Kimchi » .
Et voilà, demain matin le départ, mission accomplie. Kim dit qu’il parlera de nous au grand festival de Séoul, moins politique, et électoraliste que celui de Guro où nous avons été copieusement instrumentalisés.
Mais il faut que ce soit avec Artaud Padox, un spectacle plus « sérieux ».

Dominique Houdart
Novembre 2010


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