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< Entretiens

Nicolas Lambert

Secrets et mensonges de l’a-République
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Après le pétrole, le nucléaire… et là encore, Nicolas Lambert transcende le sujet ! À partir d’un remarquable travail de recherche et d’analyse, l’auteur-interprète d’Elf, la pompe Afrique s’est fabriqué un matériau théâtral, a composé un scénario tissé serré qui nous rend limpides des problématiques stratégiquement maintenues dans l’ombre.

Mieux qu’à la radio…

Nicolas Lambert a commencé le théâtre dans les années 1980, période où fleurissaient les radios libres, et n’a cessé de mener les deux activités de front. Il invente aujourd’hui sa manière de faire du théâtre en tissant ensemble les fils de ces deux pratiques : il « se transforme en poste de radio au théâtre »*. Le travail préparatoire de ses spectacles ressemble à celui d’un documentaire radiophonique : lectures, enquêtes, analyses et montage de textes. Un travail colossal : pour Elf, la pompe Afrique, Lambert a assisté à toutes les audiences du « procès Elf » pendant quatre mois ; Avenir radieux : une fission française représente cinq années de recherches. Et le comédien ne manque pas de rappeler que c’est à cela que sert « l’intermittence » de son statut d’artiste.

Le pétrole, la Françafrique, la géostratégie, le nucléaire sont des sujets de spécialistes auxquels Lambert s’attelle en néophyte. Mais sa volonté de comprendre la fabrication du discours dominant se révèle d’une implacable efficacité… Le projet consiste à mettre en lumière le fonctionnement d’une économie où les industries du pétrole, du nucléaire et de l’armement sont intimement liées à celles du divertissement et de l’information. Ce seul constat devrait faire frémir d’angoisse et de dégoût tout citoyen démocrate !

« Je commence par accumuler de la documentation. Ensuite, j’essaie de voir ce qui peut incarner ces concepts. Pour Elf, j’avais assisté à plein de procès (les emplois fictifs, Juppé, les HLM…) avant de décider de représenter le “procès Elf”. Ce qui m’intéressait au départ, c’était de voir comment se révélait le financement du RPR. Sur le nucléaire, je voulais du foisonnant, de l’électrique, du tourbillonnant, une structure atomique, un centre et plein de choses qui tournent autour. Je me suis d’abord attaché au discours officiel, institutionnel, à toute la propagande nucléocrate, puis au discours antinucléaire. D’un côté, les antinucléaires ont un discours qui reste manifestement inaudible, sinon nous ne serions pas le pays le plus nucléarisé de la planète. De l’autre, des industriels sont prêts à investir en communication le prix de la centrale qu’ils sont en train de construire, alors qu’ils n’ont rien à vendre ! » Nul parmi nous n’est effectivement tenté d’acheter de l’uranium enrichi ! À quoi servent ces indécents investissements si ce n’est à la propagande ? Il y a bien lieu de s’interroger pour se défendre.

Radiographie de la question nucléaire

Avenir radieux, une fission française pourrait se décrire comme un immense canevas. La toile de fond se compose de séances du « débat public autour de la construction d’un nouveau réacteur type EPR à la centrale nucléaire de Penly » 1 : paroles croisées de représentants d’EDF, de délégués de l’Autorité de sûreté nucléaire, d’élus, de quelques citoyens, du collectif « Non à l’EPR, ni à Penly, ni ailleurs », ou encore, en point d’orgue, le témoignage alarmant d’un « invisible du nucléaire » 2… Sur ce tissu de non-dits de la part d’EDF et d’interrogations citoyennes viennent se greffer des discours politiques, de 1950 à 2010, annoncés par des cartons, comme au cinéma muet, et accompagnés d’images d’archives. Nicolas Lambert joue les débats de l’Euratom à l’Assemblée nationale en 1956, interprète les discours des présidents de la République successifs ou de leurs ministres, du plus drôle au plus affligeant. Et l’on retrouve, comme un refrain, Pierre Guillaumat, ministre des Armées sous De Gaulle, administrateur du CEA (Commissariat à l’énergie atomique) et créateur d’Elf-Aquitaine : un homme dont les manuels d’histoire ne parlent pas et qui a pourtant joué un rôle fondamental dans notre pays, ne serait-ce que dans la bascule du nucléaire militaire au nucléaire civil.

On apprend énormément dans le spectacle Avenir radieux : l’échec complet du projet d’indépendance énergétique qui était censé donner un rang d’importance à la France, par exemple. En 1973, sans consulter la population française ni même le parlement, le Premier ministre Pierre Messmer puis le Président Valéry Giscard d’Estaing décident de la construction d’un gigantesque parc nucléaire en France. Ce sont des réacteurs sous licence américaine Westinghouse qui sont choisis : aujourd’hui encore, 54 de nos 58 réacteurs sont américains… Vive l’indépendance ! On fait le lien entre la dette contractée par la France à l’égard de l’Iran en 1974 pour la construction d’Eurodif (1 milliard de dollars, deux réacteurs et livraison annuelle d’uranium enrichi) et les attentats parisiens des années 1980 (qualifiés d’« islamistes » !) jusqu’à l’assassinat de Georges Besse (fondateur d’Eurodif) qui pousse enfin la France à rembourser le tiers de sa dette… On apprend aussi que, depuis 2009, suite à un arrêté du 5 mai, l’incorporation des déchets radioactifs dans des produits de consommation courante est permise…

Ce contenu paraît ardu ? Il l’est, mais le tour de force de Lambert réside dans sa capacité à ramener ces questions à la mesure de tous, à l’échelle de l’homme citoyen, en les incarnant à lui tout seul. Un scénario vif, mordant, souvent drôle, l’accompagnement subtil de la contrebasse d’Éric Chalan, l’éclairage soigné d’Erwan Temple : le travail théâtral opère, en nous donnant de la hauteur, en nous offrant des clés pour sortir de notre apathique renoncement.

Une trilogie – machine de guerre

Avenir radieux constitue le deuxième volet d’une trilogie intitulée « Bleu – Blanc – Rouge » consacrée à l’« a-démocratie française ». La thématique du nucléaire succède à celle du pétrole et précède un travail sur l’armement.

Avec ce projet mégalomane, Nicolas Lambert se demande « comment être utile ici ? », dans un contexte qu’il est bon de rappeler. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) recommande à toute personne vivant jusqu’à 500 kilomètres d’une centrale d’avoir des pastilles d’iode en permanence sur elle. En France, cette norme de sécurité a été réduite à 10 kilomètres… Cependant, quand une centrale a explosé au Japon, la France a rappelé sur le champ ses ressortissants résidant à Tokyo (à plus de 200 km, donc). Au bout de quelques semaines, la zone japonaise interdite à l’humanité s’étend sur 20 km. Or, en France, les élus qui vivent à plus de 10 km d’une centrale – Nicolas Lambert en a rencontré en nombre – n’ont aucune idée de ce qu’il convient de faire en cas d’accident.

« Cette réalité française est inacceptable, voyez ce qu’en dit l’OMS qui est loin d’être un repère de dangereux anarchistes antinucléaires ! Tout en sachant que l’OMS n’a pas le droit de se prononcer sur le nucléaire sans l’accord de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique), dont les objectifs sont de “promouvoir le nucléaire” ! Mon désir est d’éveiller la conscience d’un public, d’alimenter son appétit de connaissance, afin qu’il agisse ensuite. Que les gens puissent aller demander au maire de leur ville de leur rendre des comptes, sur le passage de trains qui charrient des déchets dangereux, par exemple. Peut-on prendre de tels risques, non maîtrisables, irréversibles, pour un confort de quelques euros ? Puisque l’électricité française est un tout petit peu moins chère que l’électricité italienne. Est-ce que le jeu en vaut la… centrale ? ! Je n’en suis pas certain. »

La trilogie de Nicolas Lambert s’apparente à une sorte de machine de guerre lancée contre un système financier qui ronge la démocratie. Et le théâtre en est l’arme pacifique, l’outil…

Le théâtre, outil d’éducation populaire

« Un outil, absolument, affirme Nicolas Lambert. J’attends du théâtre, comme de la radio, qu’ils me soient utiles. Si le théâtre ne sert pas à faire de l’Éducation populaire, alors je ferai autre chose… »

Sa méthode s’inscrit dans la tradition de la commedia dell’arte : des comédiens qui allaient de ville en ville et mettaient leurs outils artistiques au service des gens qu’ils rencontraient. Dans ce contexte, être seul en scène et disposer d’une structure légère sont des avantages : il lui est important de pouvoir jouer partout avec sa compagnie Un Pas de côté, dans une grange, un bistrot comme sur une scène nationale, pour une petite association comme pour une institution.

Pourquoi la référence à l’Éducation populaire ? « Parce qu’on ne peut passer du lycée au divertissement télévisé : c’est trop violent ! Je pense qu’il faut continuer à se former, à grandir et ne pas baisser la garde face à un système qui ne demande que ça. Le but, c’est de mettre en place un mécanisme de réflexion en ayant donné un certain nombre d’outils et de munitions pour repartir mieux armé pour affronter le discours dominant. Nous sommes dominés par un discours : il faut donc savoir comment il fonctionne, comment il est fabriqué, par qui et peut-être pour quoi. C’est l’objet de ce travail artistique. »

En juin dernier, à l’occasion des représentations d’Elf et d’Avenir radieux au festival TaParole à Montreuil [lire encadré], une table de presse réunissait des publications sur le sujet. « Pour que le public puisse repartir avec quelque chose à lire, à se faire passer… C’est par capillarité que les bases de ce système-là peuvent s’effondrer. Notre travail, c’est de faire les termites, de s’attaquer aux fondements. Ce système se défend très bien, mais il est fragile. »

Finalement, c’est aux activités des plus gros employeurs d’intermittents du spectacle que le comédien s’intéresse là, à ces acteurs qui cumulent tous les mandats dans notre société et qui se nomment Lagardère, Bouygues ou encore Bolloré…
« On est en droit de mettre en cause ces employeurs-là, qui sont aussi ceux qui construisent des centrales nucléaires. Pourquoi ont-ils besoin de s’intéresser à la radio, à la presse, à la télévision ? Il y a une urgence à interroger leur légitimité. C’est un devoir. Le statut d’intermittent du spectacle, le fait d’être payé par la collectivité crée un devoir, celui de continuer à être au service de cette collectivité. C’est un métier de service public. »

À l’issue d’Avenir radieux, j’aurais effectivement pu penser au rôle primordial du comédien, du poète dans notre société, mais c’est le mythe de la caverne platonicienne qui m’est venu à l’esprit. Le théâtre de Nicolas Lambert nous sort de la caverne : fini le confort de l’ignorance et la douce anesthésie procurés par les images projetées par les sophistes au fond de nos logis. À la sortie, la lumière est éblouissante, mais nous nous sentons plus forts et plus libres… et le travail ne fait que commencer.

* Les propos de Nicolas Lambert ici cités sont issus d’un entretien réalisé en mai 2011.
1. Le deuxième réacteur de type EPR (European Pressurized water Reactor) sera construit à partir de 2012 sur le site de Penly (Seine-Maritime).
2. Chaque année, entre 20 000 et 30 000 travailleurs interviennent en sous-traitance dans l’industrie nucléaire. Robinetiers, calorifugeurs, mécaniciens, électriciens, soudeurs sont directement affectés aux travaux sous rayonnements. Ce sont eux qui nettoient les réacteurs des centrales. Cette population ouvrière travaille dans des conditions hors-normes. Soumis aux rayonnements radioactifs lors de leurs activités, ces « invisibles du nucléaire » ne bénéficient pas du même suivi médical que les agents EDF. Certains d’entre eux sont nomades et se déplacent au gré des chantiers. L’énorme pression qui pèse sur ces sous-traitants pose de sérieux problèmes quant à la sécurité des centrales…

• Compagnie Un pas de côté – www.unpasdecote.org
Blanc – Avenir radieux, une fission française, de et par Nicolas Lambert, a été présenté au Grand Parquet en février 2012.
Le premier volet de la trilogie « Bleu – Blanc – Rouge », Elf, la pompe Afrique, sera repris à l’occasion.
Le Grand Parquet – 35 rue d’Aubervilliers – 75019 Paris www.legrandparquet.net




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