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[Montpellier] La Chapelle Gély sacrifiée sur l’autel de l’ignorance municipale

15 ans pour construire, une semaine pour détruire...
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par Pauline Perrenot
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Quand en 2000, elle prit racine à la Chapelle Gély à Montpellier, l’association « Music Events », fondée dix ans auparavant par Étienne Schwarcz, mesurait mal ce qu’impliquait sa présence dans ce territoire particulier. Pendant les quinze années qui suivirent, la transformation de ce lieu de culte catholique désaffecté incrusté dans le quartier gitan de la ville, allait donner corps à des travaux artistiques, éprouvant la relation charnelle entre danse et musique. Elle devint le terreau d’expérimentation du lien entre culture et territoire, où furent organisés soirées, expositions et spectacles avec la communauté gitane et l’association Gipsy Catalans. D’hostilités en immersions, la Chapelle s’est laissée apprendre. Pendant quinze ans, elle s’est octroyé « la liberté de parcourir des chemins non convenus ». En amputant les subventions de 84% (de 125 000€ à 20 000€) à cette structure, Philippe Saurel, maire « divers gauche » issu des dernières élections municipales, signe un nouvel arrêt de mort. Sans même maquiller la scène du crime.

Dans cet entretien, Étienne Schwarcz revient sur la démarche artistique de la Chapelle Gély, sur les liens nouant l’art au territoire. Et il nous parle des choix politiciens de la municipalité : une politique culturelle privilégiant une conception marchande de la culture, à l’heure où la disparition de festivals et de structures mutile la ville.

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Projets Éducatifs - Saison 2013-2014 © La Chapelle Gély

Quelle a été votre démarche en arrivant dans le quartier Gély ?

La relation au territoire est essentielle en ce qui nous concerne. Dans certains cas, et dans le nôtre en l’occurrence, il est difficile de rester dans une tour d’ivoire et ignorer ce qui se vit à côté de soi. Le fait d’être attentif au lieu et à ceux qui y vivent devient une démarche qui nourrit la réflexion, et la création artistique. Dès le départ, ça a été un questionnement de base avec notre propriétaire de l’époque, L’Évêché. On a eu de longues tractations avec lui pour expliquer ce que l’on voulait faire et il nous a orienté vers ces questions.

C’était une situation très difficile, le quartier était un ghetto, violent. Ce contexte nous a amené à penser le territoire alors qu’au départ on ne se posait pas forcément la question. Comme les tractations ont duré longtemps, on a eu le temps de se questionner sur ce que ça voulait dire d’entrer dans un tel espace de vie et d’en devenir partie intégrante.

Dès 1999, les pourparlers avec l’Évêché ont commencé. L’association existe depuis 1990, au départ autour de la création artistique, plus spécifiquement musicale, en rapport avec la danse. Nous cherchions un espace plus grand. Dès 1994, la Cité de la musique nous avait repérés comme un des deux seuls équipements à l’époque en France qui étaient dans une démarche de recherche sur les relations danse-musique. Nous avions un lieu de composition, de réalisation technique pour les musiciens et les compositeurs, mais nous avions besoin de quelque chose de plus grand pour que les musiciens et les danseurs travaillent dans le même espace. En 1999, on a eu vent de cette chapelle inutilisée, pas désacralisée mais plus en service. On a entamé des discussions pour la louer, ce qu’ils ont accepté au bout de presque un an. Ils nous posaient des questions qui nous ont fait réfléchir sur la notion de quartier. Ça ne faisait pas partie de nos questionnements. Nous étions simplement des compositeurs, des chorégraphes, musiciens, danseurs, pas vraiment éveillés à cette réflexion. Nous sommes finalement entrés au printemps 2000.

L’année qui a précédé, pendant de longs mois, nous passions presque tous les jours par la Cité Gély pour regarder cette chapelle qui nous faisait rêver, on se disait que ça serait incroyable d’avoir ce lieu. Certaines personnes de la communauté gitane nous voyaient arriver, déjà, dans la Cité, nous arrêter, rester là, et repartir. À l’époque, c’était un vrai ghetto, il n’y avait personne dehors, nous avions peu de contact avec les gens.

Peu de temps avant qu’on y entre, une femme est venue nous voir pour savoir ce que l’on venait faire. C’était la présidente de l’Association des femmes gitanes, qui la première, a créé du lien avec nous.

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D’intérieur... © La Chapelle Gély

Comment avez-vous étoffé les liens ?

Dès l’entrée, le quartier était violent, il y avait une sorte de tension permanente. Aujourd’hui, nous sommes habitués et on est acceptés dans le quartier. À l’époque, c’était très fermé, il n’y avait pas de gens qui se rencontraient pour parler ; aujourd’hui, c’est un peu comme un village, beaucoup de choses se sont détendues progressivement.

La relation avec la communauté gitane s’est tissée à un niveau de rencontres personnelles, d’échanges, et nous avons progressivement appris les codes des uns et des autres. Des codes auxquels on répond d’abord intuitivement. Et progressivement, on décode, on comprend. Mais au départ, c’est intuitif. Il n’y avait pas de projets avec eux, juste cette envie de créer du lien. C’était une envie presque personnelle qui ne s’inscrivait pas dans un projet institutionnel. C’était presque, je dirais, un projet de vie là où les projets institutionnels sont parfois inhabités. Nous étions dans une réalité quotidienne, se rencontrer, se battre pour le respect du territoire avec des jeunes, des gamins très violents, qui n’acceptaient pas qu’on soit présents. Il fallait faire respecter le fait que c’était un territoire gitan oui, mais la Chapelle était aussi notre intérieur, notre terrain de vie. Je ne vais pas venir chez toi et enfoncer la porte...

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[SoY - Le Temps du Possible#3] - 10/02/2015 © Chapelle Gély


Comment ont-ils « appris » votre espace et vous le leur ?

Ça s’est fait progressivement. Même aujourd’hui, après nos 15 ans de présence ici, il est rare que les Gitans entrent réellement dans cette chapelle. En général ils viennent, ils demandent à parler avec moi : « est-ce qu’ Étienne est là ? » et ils m’attendent à l’extérieur. L’extérieur fait partie d’un espace commun. Dès le départ, la relation se faisait à l’extérieur, non à l’intérieur. En arrivant le matin, je voyais quelqu’un assis sur le banc en bas de la chapelle et je m’arrêtais pour discuter. C’était ça, entrer en contact, c’était délibéré : il n’était pas là par hasard. Il essayait d’avoir un contact avec moi, il m’attendait. Intuitivement, je m’asseyais et on se mettait à parler. Au départ, évidemment, ce n’était pas de l’artistique... Je questionnais : très naïvement, dans mon imaginaire, le monde gitan, c’était les feux de camps, les veillées avec la musique, la guitare, la danse... Je leur demandais pourquoi je ne voyais jamais personne à la guitare… Alors, il me disait que ça, c’était avant, quand on se déplaçait en roulottes, qu’on allait aux Saintes-Marie de la Mer, que ça n’existait plus... Progressivement, j’essayais de les convaincre qu’il fallait refaire des soirées comme ça, mais pas seulement entre eux, qu’ils pouvaient venir à l’intérieur de la Chapelle, parce que ça pouvait être un lieu de rencontre, de partage. Et d’inviter leurs amis, les gens d’ailleurs, à venir partager ces soirées.

Jusqu’au jour où un Gitan est venu me voir en me disant : « Étienne, j’ai une idée, si on organisait des soirées gitanes ? » Il a fallu deux ans pour que cette idée devienne réalité. Je n’avais pas envie de faire des choses avec eux pour me donner bonne conscience, je voulais que l’on fasse des choses ensemble, vraiment, qu’on organise et qu’on s’investisse ensemble. Je ne voulais pas dire : « Voilà vous venez faire quelque chose et on vous donne 500 euros », je ne voulais pas que ce soit une question d’argent, du genre « Tu fais ça, on te paie ».

C’est ainsi qu’on a lancé le projet des « guinguettes gitanes » que l’on a mené, pendant 10 ans, avec l’association Gipsy Catalans. On a travaillé pour que l’association s’empare du projet et le rende autonome. Et aujourd’hui, ce sont les femmes gitanes qui le gèrent et c’est une réussite incroyable. J’espère que ça durera longtemps.

En même temps, on faisait des ateliers avec les enfants. Au départ, ils étaient extrêmement turbulents. Et on a commencé, dès la première année, à mettre en place des ateliers d’art plastique, mais pas pour apprendre la technique. Les enfants avaient besoin de sortir d’une violence énorme. C’était un moyen pour la sortir sur le papier, avec des couleurs, ça partait dans tous les sens ! Mais au moins, ça permettait de canaliser cette violence.

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[SoY - Le Temps du Possible#3] - 10/02/2015 © Chapelle Gély

Le long terme est donc bien la clé d’un tel projet ?

Ce projet s’est forgé au fil des années. Le fait d’avoir des partenaires institutionnels nous a obligés à réfléchir, à faire des points, des projections, qui, dans la relation temporelle, n’ont pas vraiment de sens… Effectivement, dans les dossiers de subvention, on parle d’un an, alors que nous travaillions sur des projets dont on savait qu’ils avaient besoin de beaucoup plus de temps, comme une relation humaine, pour se bonifier, pour exister. La longueur fait le sens du projet.

Je me suis parfois dit : « … et si on avait eu plus de moyens, est-ce que ce projet aurait marché ? » Je pense qu’une chose n’aurait pas varié, c’est la notion de temps. Créer la relation, faire entrer un projet dans un lieu de vie, nourrir les projets par ce lieu et les bâtir, sur le contenu, avec les gens qui sont là. Tout cela prend du temps. C’est vraiment un travail avec les gens, se nourrissant de ce qu’ils sont profondément, de leur culture. Ce n’est pas juste un imaginaire qu’on projette sur l’autre, mais des projets qui se bâtissent sur une réalité humaine, sur celle d’un quartier. Nous nous serions peut-être moins usés avec plus de moyens, on aurait eu davantage de facilité, de visibilité peut-être, les gens se seraient moins échauffés.

Ce projet est-il reproductible ailleurs ?

Je pense que oui. Il y a 6 ans, Pascal Le Brun-Cordier, directeur artistique des ZAT et enseignant à la Sorbonne, se questionnait sur la relation culture/territoire. Il est venu des années avant que les ZAT existent, pour mettre en place des rencontres. Il organisait colloques et stages avec des institutionnels, des fonctionnaires, sur Marseille, Montpellier. Il venait faire une partie des rencontres ici, dans cette Chapelle. Lors de ces rencontres, certains fonctionnaires, venus d’autres villes, se demandaient s’il était justement possible de transposer cela. Moi je suis convaincu que oui. C’est une démarche. Les gens du quartier seront différents mais l’échange sur la réalité humaine et avec la culture de l’autre peut être transposé ailleurs.

Comment votre travail personnel s’est-il relié à ce que vous a appris la Chapelle ?

C’est fondé sur la recherche d’un artiste. En même temps que je suis directeur du lieu, je suis un artiste. Cette relation à l’autre fait partie de ma démarche d’artiste depuis toujours. Je n’étais pas réellement conscient de ça, il y a 20 ans. Maintenant je le suis. Avant d’être à la Chapelle, j’ai fait des créations dans des continents différents, avec des musiciens, compositeurs au départ, africains, asiatiques... Ça nourrit encore mon travail aujourd’hui : le fait de rencontrer l’autre, de faire quelque chose qui nous appartient, dans lequel, physiquement, dans le sens du corps, on se retrouve. Je travaille entre la danse et la musique. C’est-à-dire que quand je travaille la musique, c’est la relation physique du corps à la musique qui m’intéresse. Ce que le corps ressent. C’est mon outil de travail, pour rencontrer les musiciens, l’autre.

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Art & adolescence - 27/01/2015 © Chapelle Gély

Le travail avec le territoire, avec les gens, à la Chapelle, a-t-il lui-même nourri, donné corps à cette démarche ?

Tout à fait, je m’en rends compte réellement aujourd’hui. Ça a nourri l’un et l’autre, c’était un aller-retour permanent. Pour moi, la Chapelle était en soi une création artistique. C’est pour cela qu’elle ne se figeait pas, qu’elle était toujours en train de chercher plus loin dans le projet. Il y avait toujours cette recherche.

En dehors de ça, la Chapelle m’a permis de travailler la relation artiste-public. Sortir d’un espace frontal. Notre installation ne l’était pas. Si l’artiste entre dans un espace, la relation frontale se crée parce que le public se tourne vers lui. On recrée une frontalité en permanence. Mais on a travaillé à immerger artistes et public dans un espace global, sonore, dans lequel tous deux sont au milieu. Il n’y avait pas de différenciation entre l’espace scénique et l’espace public : il n’y en a plus qu’un. C’est un travail que je mène depuis les années 80. Ça s’est bonifié, expérimenté, amélioré. À la Chapelle on travaille en quadriphonie, au minimum, parce que c’est un espace global. De la même manière, le visuel est un espace global. C’est un écrin pour ce qui va se passer à l’intérieur. Il n’y a pas la notion de scène, pas non plus la notion de « décor » spécifique par rapport à la pièce présentée. Si décor il y a, il est intégré dans un espace global. Il n’y a pas de rupture.

Tous ces éléments font partie de la recherche sur le territoire, être implanté dans un quartier. Le quartier devient un écrin de quelque chose qui est lui-même écrin d’une autre. C’est un peu comme les poupées russes ! Quand on vient à la Chapelle, on arrive au bord d’un quartier, on entre dans la Cité, c’est un changement profond de ce qu’on traverse. Cette recherche de territoire se joue en permanence, dans mon travail, et dans la réalité physique de la Chapelle.

Au départ, votre projet était assez bien compris et soutenu par la municipalité…

Le projet de la Chapelle, pendant toutes ces années, a été un projet difficile à mener pour des raisons financières. Ce n’est pas un projet institutionnel avec des moyens. C’est un projet qui est parti d’une association et qui a, à un moment donné, convaincu certains politiques. Ils se sont rendus compte que ça avait du sens de faire ça. En 2006, la Mairie a racheté la Chapelle à l’Évêché pour en faire un lieu artistique, le sauvegarder, le mettre aux normes de sécurité pour recevoir des publics. Ils ont commencé à nous soutenir financièrement à partir de ce moment. Le budget de subventions a commencé à augmenter. En fait il y a à peu près 5 ans, avec le changement de l’élu, qui avait vraiment compris le sens de la Chapelle. Et depuis lors, la Chapelle est restée bloquée à un niveau très bas. De la Mairie, nous avions 125 000 euros de subventions de fonctionnement. On payait toutes les charges. 20 000 euros servaient à payer le gaz, l’électricité, les assurances, la sécurité, la surveillance... 100 000 euros pour le fonctionnement de base. Tous les salaires étaient pris là-dessus. Un directeur artistique, moi, et une administratrice.

Pendant des années, on a investi dans l’activité. Un fonds de roulement de l’association, constitué entre 1993 et 2004, par mon travail de compositeur. Il a permis de lisser les interventions financières des partenaires, de palier les retards de versement par exemple. Mais depuis trois ans, ces fonds propres ont diminué, parce qu’on a vraiment investi dans une restructuration du projet et de l’équipe. On a pris ces frais en compte, sans demander aucun argent pour cela. On a toujours été responsables et actifs.

Comment expliquez-vous, alors, que la Ville ait cessé de vous suivre ?

Le maire a voté fin janvier, au conseil municipal, une subvention de 20 000 au lieu de 125 000. Tout en disant : « C’est une avance, la vraie subvention sera votée après les départementales parce que le budget de la ville sera voté après les départementales. » En même temps, il nous a attaqué sur une « mauvaise gestion ». Il y a eu une conférence de presse début février dans laquelle il a fracassé la Chapelle. C’est affolant, il nous reprochait manifestement plein de choses, il y avait une perte de confiance terrible. Il a annoncé une baisse de 5% sur tous les budgets. Aujourd’hui, il dit : « Vous auriez eu la subvention, moins les 5% », mais nous, avec une baisse pareille, jusqu’en mai, on ne peut pas tenir. Il nous a accordé 20 000 euros, ça correspond à 1/6 de la subvention annuelle. Donc on a tenu jusqu’à 1/6, puis on a arrêté, parce que ça n’a pas de sens de continuer à se battre comme ça si notre partenaire principal n’a pas confiance dans le projet.

Ça a été une décision. En nous accordant une subvention aussi basse, la Mairie nous a mis devant la réalité comptable : « Non, stop, on ne peut pas continuer comme ça. » On a décidé d’arrêter fin février et on a dû annuler toute la programmation jusqu’en octobre/novembre 2015. En 25 ans d’existence, on a toujours été dans ce qu’ils appellent un fonctionnement « responsable ». Il était hors de question de commencer sans moyen et sans garantie d’avenir. Ça voulait dire quoi ? On ne peut pas demander à des gens d’un bureau associatif, déjà bénévoles, d’être en plus responsables sur leurs finances et de prendre sur leurs deniers. C’est ça qui est complétement irresponsable. Le maire nous a obligés à prendre cette décision radicale.

Voyez-vous ce désengagement financier comme un choix politique ?

Je ne comprends pas les choix politiques qui sont faits. Je ne suis pas du tout un politicien, et en même temps, je suis conscient que notre acte artistique est bien sûr très politique. Mais il n’est pas inscrit dans une démarche politicienne, dans un parti ou quoi que ce soit. Cette recherche de pouvoir ne m’intéresse pas. Je n’ai pas envie de vivre ça.

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EM-phase2 / Eitan.S, les 10 et 11 avril 2014 © La Chapelle Gély

Il y a quelques mois, une interview du nouveau maire est parue dans La gazette de Montpellier. Quand il a été élu, il se disait contrarié par l’existence de « Montpellier danse » et notamment de son directeur Jean-Paul Montanari, contrarié par plein de choses comme la direction de La Panacée, le cinéma méditerranéen... Montanari est à la tête d’une énorme institution, ça n’a rien à voir avec nous. Il a changé d’avis et lui a confié la direction artistique de la ZAT, celle qui doit se passer au printemps. Par rapport à La Panacée, il en est revenu en disant : « Mais non en fait, la Panacée c’est génial... » Dans cette interview, il dit : « Je prends un paquet de mouchoirs, je le jette par terre et je vois ce qui se passe ». Il nous a jetés par terre… Bon, je ne trouve pas ça très intéressant comme jeu, ou comme relation !

Quatre courriers ont été adressés au maire, avec en copie, la Direction générale des services, pour obtenir un rendez-vous ; on n’a jamais eu une réponse. Le mot « partenaire » n’est pas seulement un chèque que l’on remplit. Ce n’est pas juste une signature : « Je te donne 20 000, 50 000, 100 000 euros, tiens ! » Être partenaire, c’est aussi s’asseoir, se concerter, réfléchir ensemble à une démarche et à une politique culturelle éventuellement. Ce mot a du sens, ce n’est pas traîner l’autre dans la boue ni raconter n’importe quoi.

Quelle politique culturelle ses choix traduisent-t-ils, et plus largement, quelle définition de la culture nous donnent-ils ?

Il y a beaucoup de mépris. Quand vous prenez une structure qui fonctionne avec 4 millions d’euros de fonctionnement, si vous lui enlevez 100 000 euros, elle continue. Elle grignotera peut-être sur telle ou telle chose mais elle continuera d’exister. Quand vous prenez une structure qui a 125 000 euros et que vous lui enlevez 100 000 euros, c’est pas le même jeu. Quand on dit qu’on enlève 5% de partout, ça n’a aucun sens, ce n’est pas ça gérer une ville, ni gérer une société. La société n’est pas une entreprise tout de même ! On doit questionner aussi ce qui a du sens. Ce qui est très grave pour moi, c’est que les petits sont balayés, que ce soit Hybrides, le festival Sonorités, qui a annoncé sa dernière édition en automne dernier, que ce soit à Villeneuve-lès-Maguelone, ce sont des structures petites. On balaie les petits : quel est l’art et la culture qu’on prévisualise pour les 5, 10, 20 ans à venir, quelle est la société qu’on imagine ? Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’on demande à l’art d’être de masse, de consommation. Il y a Le Zénith : 5 000 personnes ou l’Aréna : 12 000 personnes, qui reçoivent une culture figée. Or, ce qui fait la relation humaine à la culture et l’expérimentation dont on a besoin pour évoluer, la prise de risques, et ainsi de suite, toutes ces choses n’existent plus.

Cette situation est générale… On assiste à une perte de conscience du rôle de l’art et de la culture en tant qu’outils d’humanité. Et Montpellier semble à la pointe de ce désastre !

Oui, le festival Hybrides n’a toujours pas de réponse du maire donc ils ont annulé, alors que le festival Tropismes a eu l’argent qu’il a demandé : ça s’est passé au même moment, à une semaine près. Ce sont des choix politiques qui sont aujourd’hui plus des relations de copinages que des réflexions sur ce qui fait la politique culturelle d’un quartier ou d’une ville. Personnellement, je suis certain que Saurel, malheureusement, ne connaît strictement rien au projet de la Chapelle. Parce que notre projet, ce n’est pas seulement ce que l’on voit : les spectacles, les soirées, les mardis artistes/chercheurs...

Ils nous reprochent, en plus du reste, de faire des arts numériques. En novembre 2000, le premier spectacle était une commande de l’université de Montpellier pour un colloque sur le numérique... Il nous reproche le numérique, ça n’a pas de sens puisqu’on a toujours fait du numérique, ça fait partie de notre monde ! Il nous a dit qu’en faisant du numérique, on voulait phagocyter La Panacée. Excusez-moi, je n’ai jamais vu une souris phagocyter un éléphant ! C’est du délire, on avait même un projet fin 2015 entre La Panacée, l’université et nous. Le numérique était un point commun aux spécificités des trois lieux : l’exposition pour le premier, le spectacle vivant pour nous et la recherche pour le troisième ! Donc ça n’a aucun sens de parler de « phagocyter », c’est une collaboration, une complémentarité, personne n’écrase personne. C’est ça qui fait la diversité et qui crée l’intérêt d’une rencontre. Si tout le monde fait la même chose, il n’y en a aucun, et ça, nous en sommes conscients ! Faire des choses ensemble pour que ce soit mieux et que ça touche plus de gens, que ça construise une réalité dans 10 ans. Je suis dans cette recherche là.

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[Mardi éducatif] Corps sensible - 27/02/2015 ©Chapelle Gély

Saurel ne se rend même pas compte que derrière notre fonctionnement, il y a un projet sur le territoire, un projet éducatif. Ça fait 5 ans qu’on expérimente des ateliers avec les tout-petits, des enfants à la crèche qui ont trois mois ! On a monté les « plateformes éducatives » qui démarrent avec ces enfants des crèches municipales, c’est extrêmement novateur. On suit les enfants sur deux ans dans leurs évolutions dans la crèche et pendant leur entrée en maternelle. Un autre pan de notre programme éducatif qu’on travaille en profondeur se poursuit jusqu’au lycée. Et tout ça va disparaître !

On se dit que ces projets vont être portés par d’autres, on essaie de passer le relais pour que toutes ces expérimentations ne soient pas perdues. Ils seront peut-être différents mais on aimerait au moins que ce qu’on a démarré se poursuive parce que ça a du sens !

La rentabilité chiffrée l’intéresse plus que ces choses énormes que les technocrates ne savent pas mesurer...

Effectivement. En plus, toute l’existence de l’association a été construite sur une économie moindre. On a géré tout ça au millimètre en cherchant à tenir le coup et à nous développer, en faisant toujours moins cher. Casser est une chose, construire prend beaucoup plus de temps. On vient de démonter toute l’installation : 15 ans d’évolutions, de recherches, de travaux, et en une semaine, c’est démonté, c’est terminé. Tout était en place et avait une raison d’être. Alors il y avait peut-être des choses à améliorer bien sûr…

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[SoY#2 - Le Temps du Possible] - 9/11/2014 © Chapelle Gély

Comment les personnes impliquées dans le projet (artistes, quartier, associations) ont-elles réagi ? Se sont-elles mobilisées ?

Alors ça, ça a été une énorme découverte pour moi. Après l’annonce de notre arrêt, un jeune réalisateur qui nous accompagnait pendant les soirées cette année, a commencé à récolter les réactions des gens. Il a fait des séries de trois minutes, issues des soirées et rencontres, puis des interviews de réactions de gens : spectateurs qui avaient envie de témoigner, artistes, partenaires. Tout ça est sur internet. Il y a une multitude de documents. Le dernier est une sorte de remerciement, parce que ça m’a énormément touché : tous les retours, tout ce que le projet a pu apporter aux gens... Que ce soit le public, les gens du quartier... Tout ça nous est revenu. Avant, on ne se rendait pas compte. Des gens viennent le dire mais on a la tête dans le guidon, on prépare la soirée d’après. Chaque personne a vécu le projet de manière différente, chacun l’éclaire de son point de vue, c’est assez extraordinaire : autant de facettes très complémentaires et différentes, c’est très touchant pour moi.

Comment trouver le courage de rebâtir, après ça ?

Je vous avoue que pour l’instant, c’est un peu tôt. Je suis en train d’emballer 15 ans de stockage, de dossiers, de documentation, c’est énorme. Aujourd’hui, on ne ne sait même pas où l’on va le stocker. Donc c’est un peu tôt. Je me suis dit : « Je vais me consacrer à ma création ». Mais en fait je ne peux pas, la création d’une personne m’apparaît tellement réduite, maintenant... J’ai appris beaucoup de choses en 15 ans, de la part du territoire, du projet, des partenaires. Je ne peux pas imaginer m’occuper seulement de ma création nombriliste. J’ai besoin d’un projet de relations. Artistes, publics, territoire, je ne sais pas encore. J’essaie de clore celui-ci proprement et de rester ouvert.

C’est une forme de deuil. Mais pas une mort. C’est une transformation, radicale certes, mais pas une fin, parce que la vie n’a pas de fin ! Le fait que le projet s’arrête, c’est quelque chose qui doit nourrir demain, aussi. Je suis confiant en l’être humain, même si parfois, je suis un peu inquiet...

Propos recueillis par Pauline Perrenot

http://lachapelle-gely.com/

SoY - Le Temps du Possible#3 - 10.02.2015

Le jt du Off Montpellier

Merci pour cette belle aventure humaine


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1 commentaire(s)

Colette Piedcoq 18 mars 2015

Honte sur la nouvelle équipe municipale qui se dit "de gauche" ! De plus, c’est de la bêtise crasse, c’est ignorer que le lien social et la culture sont aussi indispensables que la nourriture et l’air que nous respirons, même, surtout aux exclus de notre société débile Bravo et merci pour votre action, mais n’arrêtez pas, faites une pétition sur internet

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