Le Footsbarn, debout dans la tourmente !

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Le Footsbarn, debout dans la tourmente !

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par Nicolas Romeas , Stéphanie Ruffier
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Retour en beauté du Footsbarn travelling theatre chez les Romanès dans le précieux chapiteau d’Alexandre et Delia, provisoirement et étrangement posé dans le seizième arrondissement de Paris. Rien d’étonnant à cette rencontre, c’est le même esprit, le même nomadisme, le goût d’un art partagé, de la liberté de dire et d’être.

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Nid de coucou © Footsbarn theatre

Ils donnent cette fois en alternance Shakespeare celebration, un cabaret Shakespeare débridé et rempli d’un humour très british, créé à la demande de l’actuel Globe Theatre de Stratford upon avon et une audacieuse adaptation de Vol au-dessus d’un nid de coucou (One Flew Over the Cuckoo’s Nest). Cette pièce, désir ancien enfin réalisé de Paddy Hayter (qui y interprète le rôle caricatural et farcesque de la gouvernante générale de l’asile) est une adaptation du grand film de Milosz Forman adapté du roman éponyme de Ken Kesey paru en 1962. Il faut avoir rencontré le Footsbarn pour comprendre ce que c’est que le théâtre quand il ne se refuse rien, ne se censure pas, quand il est vraiment en vie, quand il n’est pas privé de sa richesse humaine.

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Shakespeare celebration © Footsbarn theatre

Je les avais vus à Hérisson il y a une vingtaine d’années et j’étais sous le charme, à la fois humainement et artistiquement, de cette vraie communauté humaine (oui, presque une bande de hippies, c’était encore un peu l’époque !) qui s’entraînait collectivement et répétait chaque jour, élevait ensemble ses enfants et les promenait à travers le monde au fil des tournées dans leurs bus dont un destiné à l’école.
Ils jouaient en plein air dans le village, parmi les gens, et parfois utilisaient la rivière.

Je me souviens d’une barque embrasée dans le soleil couchant avec des musiciens qui la suivaient en jouant sur la rive.

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Nid de de coucou © Footsbarn theatre

Entraînés par le très talentueux et généreux Paddy Hayter, la troupe nous ramène à un usage du théâtre essentiel qu’on a trop tendance à oublier. Un théâtre à la fois vraiment populaire et très savant qui s’attaque à des sujets brûlants et douloureux, comme le traitement médicamenteux ou par électrochocs de la « folie » en usage dans les hôpitaux psychiatriques, nous parle du grand Shakespeare avec familiarité comme d’un ami intime, nous fait rire de tous les sujets et nous donne le meilleur sans jamais tenir à distance son public.


Du Nid de coucou, cette histoire de fous, Paddy Hayter dit que c’est d’abord celle « du déracinement et de la libération ». Des questions qui innervent la vie itinérante du Footsbarn bien sûr, mais aussi le quotidien de tous les migrants de la terre : rêve d’un territoire, si petit soit-il, pour être soi, et désir d’une pleine liberté de circulation. Très touché par le film tiré du roman de Kesey, le directeur artistique de la troupe rêvait depuis longtemps de transposer au théâtre l’aventure de Mac Murphy, voyou charismatique qui préfère se faire interner plutôt que d’assumer des poursuites judiciaires. Grave erreur : on ne renonce pas à sa liberté sans risque. Entre le trublion et Miss Ratched (merveilleux Paddy aux mimiques délicieuses), l’omniprésente infirmière en chef qui dirige son service avec sadisme, s’engage un bras de fer impitoyable dont l’issue pour les adversaires ne peut être que fatale.

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Nid de de coucou © Footsbarn theatre

Dans le service de la tyrannique nurse, on découvre une galerie de portraits d’hommes qui rêvent de se réapproprier leur corps et leur libre-arbitre. Certains fantasment leur sortie officielle par la grande porte, d’autres préfèrent employer la force. Tous n’ont qu’une obsession : sortir de là. Faute de mieux, ils tentent de conquérir quelques instants d’intimité. Sur la piste du cirque Romanès qui fonctionne comme un glaçant panoptique, l’espace est sans cesse sous surveillance. Mac Murphy le sait, interprété par le nerveux Tony Wadham dont le terrible accent cockney paraît une insolence façon de marquer son territoire et de brouiller les pistes. C’est un Hamlet d’un genre nouveau, mi brut de décoffrage mi hâbleur, qui s’amuse à simuler la démence pour faire émerger la vérité. Et la vérité n’est pas belle à voir. Tous les résidents sont infantilisés, ils apparaissent comme des poupées-pantins qu’on maintient sous influence avec des bandelettes, des piqûres et des médicaments tombés d’un distributeur de bonbons.

Le savoir-faire du Footsbarn sert à merveille la thématique de l’invasion. Leur art de la pantomime, du costume bouffon, leurs jeux d’échelles, de rideaux, d’ombres et de lumières, leur subtil usage de la marionnette concourent à une vision glaçante de la déshumanisation. La dépendance physique est évoquée par de diaphanes pantins aux regards expressifs et à la réaliste langueur : ils sont affalées dans des fauteuils roulants ou pissent dans une écuelle. L’énorme tête guignolesque de la nurse, surtout, paraît émaner d’un cauchemar : une parfaite métonymie du potentat aussi invasif que grotesque. Le grossissement farcesque des instruments de soin-torture nous fait lui aussi osciller entre rire jaune et terreur : seringue ou thermomètre géants, brandis comme des matraques, maintiennent l’ordre.

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Nid de de coucou © Footsbarn theatre

Tout est sous contrôle, même le souffle : « breath in, breath out » ordonne la nurse. Le langage est muselé. La rumeur d’une radio empêche de penser. Le chef indien, simulant la surdité, a choisi de se taire. Billy Bibbit, au sourire de Joconde, bégaie, entravé par la figure maternelle. Les langues étrangères s’entremêlent, soutiennent la singularité mais participent à l’incompréhension. Seul le chant permet d’échapper à l’oppression : l’horloge détournée en banjo brise un instant la prison des horaires – medication time ! - et de la déraisonnable rationalisation du quotidien. Et au cours d’une échappée belle (matérialisée par la vidéo) sur un bateau de pêche, les voix se libèrent. Cette mise en scène foutraque nous fait partager les plus grands plaisirs du théâtre élisabéthain : jouer le fou, se travestir en femme, lutter désespérément et joyeusement contre la manipulation des puissants. C’est emportant.

Si l’insolence de Mac Murphy se paie très cher, la réappropriation d’un territoire ne paraît néanmoins pas impossible. Le beau personnage du chef indien, statue nazaréenne au visage d’anonymous, en est l’incarnation. Le chapiteau et les caravanes plantées dans le XVIe aussi. Revisitée par le Footsbarn, cette folle histoire célèbre la voix, les nombreux talents et les origines de chaque membre de la troupe, invitant à l’affirmation de soi. Qu’ils font plaisir à voir et à entendre ! Et tant pis pour le bordel, c’est la vie qui déborde ! La soirée se poursuit sur une invitation apocryphe de Shakespeare : « le bar est ouvert ».

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Shakespeare celebration © Footsbarn theatre

Originaire de Cornouailles où elle était installée dans la grange d’un certain Mr Barn, la troupe, itinérante et composée d’un incroyable patchwork de nationalités dont chaque représentant s’exprime par moments dans sa langue natale, s’est amarrée il y a de ça une quarantaine d’années au lieu-dit La Chaussée dans le village de Hérisson, non loin de Montluçon où leurs amis des Fédérés qui dirigeaient le CDN avec imagination et fougue les invitèrent à l’époque.

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Shakespeare celebration © Footsbarn theatre

Mais malgré une très grande reconnaissance du public (et je dirais même un amour), ils ont, comme beaucoup aujourd’hui de ceux qui continuent à croire au vrai partage artistique, vu peu à peu disparaître pratiquement toutes leurs subventions locales. Et Paddy parle de cette troupe comme de « survivants »… Survivants d’une époque où certains, même dans les cercles du pouvoir, croyaient encore en l’être humain.

Mais tant qu’ils pourront, les Footsbarn continueront joyeusement à tout mélanger, tout leur est bon pour partager le théâtre : lumière, marionnettes grandes et petites, musique, chant en direct, danses, adresse au public, blagues grivoises et pensées subtiles, avec sensibilité, intelligence et chaleur.

Stéphanie Ruffier et Nicolas Roméas

Footsbarn travelling Theatre NID DE COUCOU : le jeudi et le vendredi à 20h30, le samedi à 15h30, durée 1h45. SHAKESPEARE CELEBRATION : le samedi à 20h30, le dimanche à 15h30, durée 1h30. Avec TONY WADHAM, VINCENT GRACIEUX, NAOMI CANARD, PADDY HAYTER, ANDRE JULIO TEXEIRA, HAKA RESIC, DOMINIQUE PRIE.

Chapiteau du cirque Romanès. Square Parodi – Boulevard de l’Amiral Bruix – 75016 PARIS. Métro 1 Porte Maillot (sortie 5). En face du Palais des Congrès.


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