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La société des scènes

Et si peu à peu le spectacle n’était plus là ?
par Nicolas Romeas
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Et si nous assistions peu à peu à la fin du temps du spectacle ? Il est passé le temps où le poste de télévision montrait à la famille rassemblée ce qu’il fallait voir. La téléréalité passionne de moins en moins les foules, le grand spectacle des pouvoirs est partout mis en doute, voire renversé par les peuples. Et si peu à peu le spectacle n’était plus là ? Nous serions alors passés à une autre société, celle que j’appellerais la société des scènes.

Dans cette société là, chacun se met en scène, et le spectacle n’a plus lieu que pour soi-même. Aujourd’hui les avatars et les photographies de blogs se succèdent et défilent sous nos yeux, comme autant de petites scènes, où nous nous fixons parfois, où qu’on quitte rapidement pour en rejoindre une autre. La télévision, ou l’art du spectacle, ne rassemble plus vraiment, ou devient comme un vieux passe temps oublié, tout défile désormais, jusqu’à ce que nous choisissions la scène qui nous plait. Allons-nous regretter le spectacle ? Ce mode de diffusion qui dominait les foules, qui rassemblait petits et grands, qui instruisait et guidait tous et chacun ? On a envie de dire « non », le situationnisme nous a réveillé, le spectacle était mauvais, adieu spectacle, place à la liberté ! Seulement voilà, dès qu’un moyen de domination des masses, vibrant et efficace, est repéré, dénoncé, abandonné, il faut s’attendre à l’invention d’un autre moyen plus discret.

Les tablettes graphiques sont ainsi de remarquables petites scènes. On peut y loger discrètement un logiciel espion, « mobyle spy », qui enregistre tous vos déplacements et un peu tous vos gestes. Une quantité de ces petits logiciels se renseignent ainsi sur chacun, offrant à la curiosité de tous l’ensemble des éléments reliés les uns aux autres. Or comme chaque petite scène est devenue presque toute une vie, de la naissance au décès, comprenant toute la mise en scène de soi-même, des emplois du temps jusqu’aux facettes les plus cachées, ainsi que le réseau d’amis, et les réseaux de chacun des amis de ces amis, etc…. le logiciel espion peut suivre et connaitre chacun entièrement. La parade à cela ? Jouer, comme on joue sur une scène, se déguiser, mentir, inscrire de faux renseignements, tromper la galerie. Or j’ai remarqué qu’une sorte de vigilance collective interdisait le mensonge. De Facebook (500 millions d’utilisateurs), à Second Life (le grand jeu de scènes mondial avec ses 15 millions d’utilisateurs), chacun est traqué, questionné pour le surprendre en délit de mensonge. Car le mensonge est ce qui rend la scène dangereuse, insaisissable, incontrôlable. Le « trop de réalité » d’Annie Lebrun s’est imposé dans la vaste société des scènes. Ici, on ne ment pas.

L’autre objet de contrôle est celui de l’enthousiasme. La multitude et la diversité des scènes pourraient être un infini porteur d’enthousiasme libre. Parfois cela arrive et on découvre comme par miracle une œuvre originale, surprenante, comme transportée vers soi par un océan d’enthousiasme. C’est certainement cette liberté qui a permis les premières révolutions arabes, comme une faille dans un système archi contrôlé : l’énergie collective d’un enthousiasme général peut être le moteur d’une rébellion physique. Alors pourquoi n’y a-t-il pas plus de révolutions permanentes, physiques, concrètes, un peu partout dans le monde ? C’est que justement l’enthousiasme n’est pas libre. La technique est simple : nous sommes noyé de pseudo enthousiasme, une marée de buzz et de publicité qui cache et compromet toute manifestation sincère. Une anecdote à ce sujet, je reçois ce matin un commentaire à un de mes poèmes postés sur le net qui m’affirme : "J’adore vous relire régulièrement. Vos avis et informations sont systématiquement délicieux. Excellent post. Merci beaucoup pour ces informations et liens. Je partage totalement votre opinion." Après vérification et quelques secondes de gloire intime, je me rends compte qu’il s’agit d’une offre de plombier à domicile sur Versailles...

Or l’enthousiasme libre est le concret moteur de l’art, comme de la vie collective. Au fond, on fait de l’art pour ça. C’est-à-dire que notre principal moteur de création, et notre mode de sélection légitime est dévoré par le système, nous sommes sans moteur, ou avec un moteur qui tourne à une cadence folle, incompréhensible, car faussé, trafiqué.
Dans la société des scènes, je revendique le droit au mensonge, comme à l’enthousiasme libre. Si on sort de cette société, si on quitte sa propre scène, on disparait, et cette disparation nous condamne à n’être plus présent aux autres – c’est une exclusion qu’il est difficile de justifier puisqu’on se prive même des moyens de colporter cette justification. Le bagne d’aujourd’hui est la radiation de compte internet, la confiscation du mobile, l’anéantissement de la scène personnelle, c’est-à-dire de l’existence et du langage. Se priver de sa scène n’a même pas la force d’une grève de la faim par exemple, c’est un geste qui n’a pas de sens. On devient rien et on ne peut même plus le twitter.

Il existe bien sur la rébellion par l’informatique même, l’invention d’un virus, la destruction des scènes par un logiciel malveillant au comportement aléatoire. On ne saisit pas très bien les contours de cette guerre là, sinon qu’on se retrouve à devoir s’équiper d’anti virus qui nous installent de notre propre consentement des logiciels espions. Ca fait penser au premier terrorisme des nihilistes russes, ils avaient certainement raison d’agir, mais chacun de leur geste renforçait l’oppression car il n’était pas compris sinon du pouvoir dominant.

Alors il y a le jeu, le jeu sur la scène, le mensonge et l’illusion, ou bien l’extrême vérité. Rappelons-nous le détournement des scènes à la Foire St-Germain et ailleurs, du temps des interdictions et des monopoles royaux, des mimes et des poètes. Puisqu’on ne peut se passer d’être en scène, notre seul espoir est le mensonge et la folie. Sous les masques il se dit des choses, et chacun sait lire entre les lignes des mensonges, les vérités de l’humain.

Olivier Schneider.






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