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La Boétie 2.0 (la servitude est-elle vraiment si volontaire ?)

par Nicolas Romeas
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Reprendre en 2017 ce texte porté par une belle fougue adolescente, le Discours de la servitude volontaire écrit en 1574 (pour sa première mouture latine) par le jeune Étienne de La Boétie âgé de 16 ou 17 ans, après l’avoir mis à jour en utilisant une langue contemporaine, c’est faire résonner les questions essentielles qu’il soulève dans une époque où tous nos repères politiques sont en train d’être détruits les uns après les autres et où le mot démocratie semble de plus en plus vidé de son sens…

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Crédit photo © Sylvain Vesco

C’est ce que vient de faire le metteur en scène et comédien Ludovic Pouzerate (Mushotoku Warai) avec une petite forme intitulée Éléphants.







Soucieux d’être en phase avec son époque et ses contemporains, il le fait d’une façon simple et vivante, avec la complicité du musicien Pascal Benvenuti (Besoin Dead) qui n’a besoin que d’une batterie, d’une guitare préparée et d’un micro HF pour dialoguer avec ce texte assez rock n’roll, bien qu’ancien ! Nos deux compères agissent avec une désinvolture de bon aloi, sur un mode oscillant entre le micro-concert et le partage intime de mots précieux, sans nous imposer ce quatrième mur infranchissable qui rend souvent le théâtre si pesant, dans l’esprit d’une réflexion qui pousse à la discussion. Et c’est surtout cela, cette incitation à la prise de parole et au débat qui dépasse la seule notion de spectacle, qui m’a vraiment réjoui dans cette proposition qui donne une vie nouvelle au célèbre Discours.

Ça vous a semblé naturel, évident, Ludovic, de vous emparer de ce texte de la fin du seizième siècle écrit par ce grand ami de Montaigne, et de l’actualiser pour parler d’aujourd’hui à partir de ces réflexions sur un sujet certes, éternel, mais qui furent pensées et écrites il y a fort longtemps ?

Depuis pas mal d’années j’écris mes propres textes et je les monte. J’essaie de mettre en lumière des petits bouts du présent, en lien avec les questions politiques et sociales. J’avais entendu ce texte de La Boétie il y a longtemps, lu par un acteur dans un café si je me souviens bien… Un jour, ce souvenir m’est revenu et je me suis dit « ça j’ai envie de l’apprendre ». Mon idée c’était de m’en nourrir personnellement histoire de me structurer un peu plus le cerveau d’un point de vue politique. C’était dans un but d’auto-éducation. Et puis j’ai eu envie de le partager et d’essayer d’en faire une forme pour le plateau, pour maintenant. J’ai repris le texte à la base et j’ai fait un travail d’adaptation personnel à partir de l’original, ma version est un peu plus rentre-dedans que celles qu’on peut trouver habituellement… Je trouvais que beaucoup des adaptations existantes avaient tendance à trop édulcorer le texte et à lui enlever son aspect percutant.

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Crédit photo © Sylvain Vesco

C’est comme une mise à jour : La Boétie 2.0… Ce que j’aime c’est que vous y montrez une simplicité, une certaine désinvolture, dont on perçoit bien qu’elle est voulue et maîtrisée. Ici nous sommes à la Loge, dans un théâtre, pas à l’Italienne, mais quand même dans un théâtre. On sent que vous pourriez le faire en dehors du plateau, dans un lieu où vous pourriez déambuler parmi les gens, vous adresser à eux, y compris les laisser vous interrompre… On a l’impression que vous tentez des choses, que vous essayez de partager, que la semaine prochaine vous pourriez faire la même expérience avec un autre texte, que ça s’inscrit dans une sorte de tricotage avec l’époque et avec les gens qui sont là.

Oui, c’est un peu ma politique depuis vingt ans. Je ne suis pas là pour qu’on m’aime, on n’est pas là pour se montrer, pour faire joli, nous sommes là ensemble pour entendre et partager des idées, des textes, de façon à ce qu’il puisse se passer des choses dans la tête des gens et qu’on puisse en parler ensuite. Il y a trois projecteurs, c’est la première fois de ma vie que je fais ça de façon aussi simple, aussi modeste. On peut le jouer n’importe où. On a juste besoin d’une prise de courant pour l’instrument du musicien. Je voulais vraiment cette légèreté et cette pauvreté.

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Crédit photo © Sylvain Vesco

Le seul vrai reproche que je pourrais vous faire, c’est pourquoi, du coup, ne reste-t-on pas ensemble pour parler ?

Justement, ce soir c’est ce que nous allons faire. Je voudrais le faire à chaque fois, en fait, quand c’est possible. Mais vous avez vu la première et nous avons fait ça très vite. Nous avons répété cinq jours, et nous avons été un peu envahis par tout ce qu’il fallait mettre en place rapidement… et je n’ai pas eu la présence d’esprit de le proposer à la première. Mais c’est sûr qu’il faut le faire.

Oui, parce que c’est à ça que ça doit mener à mon avis puisque vous montrez bien, là, que votre travail est un vecteur pour la discussion et la pensée, non une fin en soi… Une tentative de réinsérer le geste artistique à l’intérieur même de la vie de la société, pour qu’il puisse agir sur elle. Et dans une telle période, avec cette terrible vie politique et une campagne électorale devenue folle, on sent clairement l’envie et le besoin de parler ensemble des systèmes de représentation des pouvoirs politiques.

Oui, c’est tout à fait ma démarche, en général, et la démarche de cette proposition, réactualiser ces questions posées par La Boétie, les mettre à nouveau sur le tapis…

Comment s’est passé la rencontre avec le musicien ?

J’ai rencontré Pascal par hasard, j’ai d’abord écouté et vu ce qu’il fait avec Besoin Dead, j’ai beaucoup aimé et je l’ai contacté. C’est un musicien, donc il agit sans doute plus librement que les gens du théâtre, les conventions ne sont pas les mêmes. Et c’est aussi un érudit, un lettré, et quelqu’un de très curieux. Lorsque je lui ai présenté le « Discours », il s’est demandé comment il avait pu passer à côté et ça l’a emballé de travailler avec moi sur ce texte. Les trentenaires punk rock sont des gens surprenants. C’est sa première expérience de théâtre. Hier, quand je lui ai dit « À demain », après la représentation, il m’a dit que ça lui avait fait bizarre, parce qu’il n’a pas l’habitude de recommencer le lendemain ce qu’il a fait la veille. Et il est habitué aux concerts rock où les gens bougent, se lèvent, vont boire une bière, etc., au théâtre il y a aussi une écoute attentive à laquelle il n’est pas habitué. Cette légèreté raconte quelque chose d’aujourd’hui, de notre désir de relation, à la fois entre les artistes et avec les gens qui viennent nous écouter.

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Crédit photo © Sylvain Vesco

Ce texte, que j’ai déjà vu monté deux fois sur une « scène », ouvre volontiers sur des débats passionnés à propos du système politique occidental de l’époque de La Boétie jusqu’à aujourd’hui, et il me semble qu’il est très idéaliste. Vous ne trouvez pas que cette façon d’insister sur le fait qu’il suffirait de prendre conscience de l’oppression pour qu’elle disparaisse, est un peu trop naïve ?

Je pense que La Boétie dans ce texte sait très bien où il veut en venir en fait. Il nous emmène au début sur de fausses pistes, il nous balade. Mais il sait bien au fond que pour être libre il ne suffit pas de le souhaiter, même si c’est ce qu’il affirme au début. Il commence comme ça, mais ensuite il approfondit, il insiste sur l’éducation et aussi sur le fait que beaucoup de gens ont intérêt à ce que le système d’oppression, de tyrannie et de pouvoir continue, car ils en profitent d’une façon ou d’une autre. Il prend en compte la complexité dans le cheminement de sa pensée, dans les réflexions qu’il propose, mais il arrive parfois qu’on les entende moins bien et qu’on se souvienne surtout de la première partie du texte, qui est très frappante.

Propos recueillis par Nicolas Roméas

Éléphants, d’après le Discours de la servitude volontaire d’Étienne de la Boétie.
Traduction en français actuel Ludovic Pouzerate.
Avec Ludovic Pouzerate et BESOIN DEAD.
Régie Arthur de Bary
Complicité artistique Étienne Parc et Karine Sahler.
Administration de production Dantés Pigeard.

Production : Mushotoku-Warai.
Avec le soutien du Collectif 12 Fabrique d’art et de Culture Mantes la jolie, de -feu- Confluences, et de la Saillante (63).

http://mushotoku-warai.org/actualites/






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