Bienvenue aux insatiables !



Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


L’insurrection du hérisson
ou La ville piquée au vif

par Valérie de Saint-Do


Les hackers de l’architecture d’Échelle inconnue présentaient récemment à Dieppe leur Nigloblaster, vélo-cinéma, issu d’un travail au long cours sur le quartier du Pollet dans cette même ville. Au-delà du prototype décoiffant, le groupe mené par Stany Cambot (qui veut être à l’architecture ce qu’Elvis Presley est à Tino Rossi) interroge le patrimoine et la fabrique de la ville avec des questions hérissantes.

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C’est un vélo curieusement customisé, traînant une carriole ornée d’un hérisson boxeur qui raconte des histoires. Vous pédalez dans le quartier du Pollet à Dieppe, vous vous arrêtez... Et hop ! La tablette amarrée au guidon se met en marche et vous raconte l’histoire du quartier. Mais pas n’importe laquelle...

Fondé en 1998, Échelle inconnue est un groupe (comme un groupe de rock, plutôt qu’un collectif, précisent-ils !) qui raconte des histoires liées à l’Histoire. Qui s’appuie sur la nostalgie patrimoniale envahissante pour déterrer les récits tus sous l’histoire officielle. Le groupe, qui décline à Rouen son Doctorat d’Architecture sauvage, dynamite le récit officiel à défaut de ses monuments. Des « terroristes socialement acceptables » diraient nos amis québécois ( [1], ou des hackers des représentations. (L’opposition dieppoise ne s’y est pas trompée, qui n’a cessé de fustiger le projet confié à ces dangereux gauchistes ).

Ils sont constructeurs/bricoleurs, mais aussi déconstructivistes de toutes les idées reçues. L’objet de leurs recherches, c’est ce que l’on pourrait appeler « ville foraine » ou « ville nomade ». À ceci près qu’ils ne surfent pas sur une mode mais pratiquent une archéologie des marges, des réprouvés, des zonards, au sens géographiques, de la Ville. « Nous sommes des réalistes, insiste Stany Cambot. Nous travaillons le réel avec ceux qui le vivent. »
De l’opposition si stérile entre réalistes et utopistes, ils ont fait table rase. Regarder autrement le patrimoine, c’est refuser les pères qu’on veut nous infliger ; eux ont choisi leurs pères et pairs. Ils s’appellent Thomas More (Utopia fut leur première source d’inspiration) Armand Gatti, Nestor Makhno [2]... Leur héritage est celui des relégués : les idées et les forces qu’on qualifierait de subversives si le mot n’était pas si galvaudé. Dans le livre «  Villes nomades, histoires clandestines de la modernité », Stany Cambot livre d’ailleurs une bataille sémantique qui passe par la réappropriation des mots. Non, le nomade n’a pas à être confisqué par les élites connectées, pas plus que le patrimoine par les nettoyeurs de façades au karcher, ou la participation par les marchands du « vivre ensemble, mais selon nos normes ».

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Prenons le Nigloblaster. Niglo, c’est le hérisson en langue romani, joli emblème du piquant face au lisse. Blaster, la réminiscence de ces ghettoblasters, énormes postes de radios/lectures CD qu’arboraient fièrement les gamins des cités d’Outre-Atlantique et d’Europe pour déployer leur musique dans l’espace public, avant que le numérique ne miniaturise la diffusion de la musique. La chose est aussi hybride que le mot. Stany Cambot et son équipe ont conçu ce cinéma-radio forain à pédales inspirés par leurs voisins Voyageurs , qui sillonnaient leur quartier avec une carriole garni d’enceintes surdimensionnées. Inspiration manouche, gitane, voyageuse, à plus d’un titre. Sait-on que ce sont les gens du voyage qui ont popularisé le cinéma forain en France, à l’époque où la peur des incendies dissuadait les spectateurs de s’enfermer dans les salles ? [3] Le Nigloblaster est le gosse rebelle métissé de l’image foraine, du cinéma direct, des logiciels libres et de la géolocalisation. Il permet de regarder un coin de quartier avec, en sous titre, les paroles des dockers, marins, anciens locataires, occupants des « gobes » (grottes des falaises de Dieppe qui ont régulièrement accueilli des expropriés et aujourd’hui des migrants.) Chaque étape du parcours livre un témoignage, un récit, un bout de fiction coproduit avec les habitants. Une carte alternative du port de Dieppe, une chronique des invisibles., un travail dont l’habitant n’est pas l’alibi. Une démarche anti surplomb et anti spectacle que Stany Cambot résume de quelques mots gouailleurs : « Nous avons exploré l’infrastructure culturelle que tous les cultureux essaient de refaire dans les festivals : le bistrot ! »

La ville refoulée, invisible, clandestine. Celle que l’équipe piste et exhume, de Rouen à Moscou, de Dieppe à Chisinau, de Pau à Alger. Celle qui aujourd’hui est expulsée de la Jungle de Calais. Qu’on donne aux gueux le droit de planter des tentes, qu’on les héberge dans des containers concentrationnaires, le pouvoir tétanisé par ce qui croit savoir de la xénophobie du bon peuple l’accepte encore, mais que ces réprouvés ouvrent des restaus, des commerces, une boîte de nuit, qu’ils prétendent créer de la vie et de la ville dans la boue où veulent les assigner le discours sécuritaire et le discours misérabiliste militant, intolérable !

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 Villes nomades, histoires clandestines de la modernité trace les fils invisibles, les cartographies alternatives d’une histoire urbaine occultée. De la smala d’Abd-el-Kader aux charrettes de la Makhnotvchina, des contre-sommets altermondialistes aux ZAD. Aussi réjouissante soit-elle, il ne s’agit pas seulement d’une légende dorée de la ville mobile et libertaire. La géographie, ça sert d’abord à faire la guerre, et l’histoire des villes nomades et clandestines prend aussi la forme de chroniques de guerres, qu’elles soient déclarées – pour l’indépendance de l’Algérie et de l’Ukraine- révolutionnaire - ou larvées, contre l’éternelle avidité de contrôle des marges. Guerre d’autant plus sournoise aujourd’hui que dans son infinie capacité de récupération, la société de marché peut fort bien s’accommoder d’une récupération « Canada dry » de ce qui constituait la vie même de ces cités clandestines : kiosques, roulottes, baraques... Mordant, Stany Cambot ne se prive pas d’ironiser sur le nouveau marché du forain, et le nomadisme chic (on découvrira l’hilarant concept du « gypset », ou jet-set bohême !) armé de smartphones et tablettes, dans un société qui n’a de cesse de traquer les nomades par nécessité.

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S’assumer en guerre, c’est aussi s’approprier les armes de l’ennemi. Souvent confronté à une censure larvée quand il veut révéler dans l’espace public l’histoire occultée d’une ville (comme l’emprisonnement d’Abd El Kader à Pau) le groupe s’est emparé des technologies de la société de contrôle pour révéler et réveiller la mémoire : géolocalisation, QR code [4], occupation des brèches du virtuel pour restituer un réel. À l’époque où Orange tente de s’imposer auprès des élus pour équiper les villes en services (ce qu’elle a fait avec le récent musée de la Shoah en Pologne) le numérique est aussi un terrain de combat. Et le hacking bricoleur une arme potentielle des clandestins de la ville, ces nouveaux gaspards [5] qui espérons-le, saboteront le totalitarisme de l’aménagement dans son éradication de toutes les « zones ».

Valérie de Saint-Do


Villes nomades, Histoires clandestines de la modernité, par Stany Cambot pour Échelle inconnue, Éditions Eterotopia, collection Rhizome, février 2016.

Présentation le 8 mars, 20h, à la librairie le Genre urbain, 60 rue de Belleville, Paris XXème.




[1Un collectif d’artistes de Montréal porte ce nom.

[2Communiste libertaire fondateur de l’Armée révolutionnaire insurrectionnelle ukrainienne qui, après la révolution d’Octobre et jusqu’en 1921, combat à la fois les Armées blanches tsaristes et l’Armée rouge bolchévique. Sa Makhnotvichna, guérilla nomade, est devenue source d’inspiration et a donné son nom au journal d’Échelle inconnue

[3Les pellicules étaient alors hautement inflammables.

[4Le système de carré noir et blanc qui permet de payer avec les mobiles, version actuelle du code-barre.

[5 Les Gaspards, film réjouissant de Pierre Tchernia, en 1973, qui montrait un groupe de joyeux saboteurs des catacombes à l’assaut de la ville pompidolienne. (Le gaspard est le rat en argot)









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