L E GRAND PARI : une traversée nommée désir (…du vendredi 27 mai matin au (...)

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L’Insatiable est un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par le noyau de l’ancienne équipe de Cassandre/Horschamp et celle du jeune Insatiable. Notre travail consiste à faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque pour mettre en valeur des actions essentielles, explorer des terres méconnues et réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.

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L E GRAND PARI : une traversée nommée désir
(…du vendredi 27 mai matin au 1er juin 2016)

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par Charlotte Granger
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Se planter là. Se laisser arroser. Rincer les autres à l’œil. Observer comment ça pousse. Voir les fleurs s’épanouir sur le bois. Repartir avec le mobilier. Traîner. Avoir toutes les bonnes raisons. N’avoir aucune raison. S’endormir. Parler. S’essouffler. Se taire. Avancer encore… Le Grand pari, performance collective proposé par le collectif Boijeot-Renauld a réuni au départ des portes de Paris plus de 200 personnes et 490 pièces de mobilier fabriquées pour l’occasion. Pour cette croisade de l’inconnu vers le cœur de la capitale, pas d’autorisation mais rien d’illégal, et un contenu ouvert à toutes les appropriations possibles de la part des habitants. Forme d’art self-sponsorisée, manière d’inviter chacun à découvrir l’autre, mode de vie à ciel ouvert « dans une ville piquetée de violences, mais pleine de beautés »… Parmi tous les itinéraires vécus, un récit au jour le jour !

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J-30 :

Message du collectif Boijeot-Renauld, un coup se prépare sur Paris, est-ce que j’en suis ? Après leur traversée des mythiques New-York et Tokyo, les gars ont envie de visiter à nouveau la capitale française, mais à grande échelle, version toile d’araignée avec foultitude de joueurs postés à chaque porte de la ville… Histoire de « créer un imaginaire collectif, de partager des histoires et de donner de l’amour… » Au téléphone Sébastien raconte qu’ils sont sortis avec Laurent gentiment essorés de leurs deux mégalopoles, que chaque membre de la population de ces deux villes semble jouer un rôle pour que la carte postale reste dans les tonalités de la légende, ou comment la somme de comportements individuels soutient et entretient une croyance, une illusion d’un « way of life » qu’on aimerait perpétuel… Où il est question aussi d’hospitalité… Nuit debout est rapidement évoquée, l’idée de cette croisade parisienne a germé à peu près au même moment que le mouvement Place de la République, mais pas d’affiliation, c’est déjà suffisamment compliqué de savoir ce qu’on veut dire soi-même…

Je dis oui. On me suggère de me former un binôme. Je pense vite à Giovanni, un camarade mexicain, petit comédien trapu talentueux, que j’ai vu vider une bouteille de vodka et barbouiller de peinture noire la moitié du hall d’Équinoxe, scène nationale de Châteauroux. Je le vois bien dans le décor.

J-20 :

Je repasse par le site du collectif, ancien trio dont Nicolas Turon s’est retiré. Bien documenté, beaucoup de photos de leurs coups, officiels ou officieux, sur invitation ou par effraction, accompagnés de textes en français et anglais, internationalisation oblige… J’observe que le ton des écrits est beaucoup plus sarcastique que les récits à l’oral. Y a-t-il un Dr Jeckyl et Mr Hyde dans le couple ? Sont-ils manipulateurs ? Gentiment clivés, à aimer et détester le genre humain tout à la fois, désirant sa folle folie et désespérant de sa crasse bêtise ??

J-18 :

Je laisse un message à Gio. Il me rappelle de l’île d’Oléron, le projet l’intrigue. Qu’est-ce qu’on pourrait faire ? Écrire en direct sur des grandes feuilles ce que l’on observe, ce qui nous passe par la tête ? Lire de la poésie ? Il a envie de ramener sa cuisine roulante et de fabriquer des tacos. Utiliser un vidéo projecteur pour envoyer des images sur les murs la nuit ? Je lui fais observer que nous serons toujours dehors… Mieux vaut partir léger. Sur le pourquoi de notre présence… L’immigration mais aussi le quart monde, la rencontre dans nos itinéraires quotidiens… Je fini par lui dire que nous sommes tous un peu à la rue, et que du coup c’est assez cohérent. On pourra toujours parler politique. On peut aussi assumer son état intime ; Exposer une fragilité… Rien à coloniser, tout à partager. Et non Gio, ça n’est pas payé. On sera là pour la beauté du geste. Waouh. On laisse reposer ça et on se rappelle.

J-10 :

L’équipe, fidèlement épaulée par Géraldine Tronca qui n’en est pas à son premier coup de super coordinatrice, envoie des infos sur la cartographie de Paris, les points douches, jardins publics ouverts, distillant des conseils et des bisous... On sent que ça bucheronne sec dans les ateliers bois de Metz, où 35 unités d’habitations sont découpées sciées vissées pour devenir chaises tabourets tables basses et hautes, bancs, tout un kit modulable, empilable, pour nos vies à géométrie dézinguée.

J-5 :

Les tableaux Excel fleurissent dans nos boîtes courriel, les noms téléphones numéros d’équipes secteurs portes se croisent, j’imagine les prises de tête derrière les ordis pour assembler tout ce beau monde et organiser des relais jusqu’au point de rencontre central dans Paris… Il manque encore des participants, qui a des contacts médias ?!
Je relance Giovanni, ça n’a pas l’air facile… L’affaire arrive trop tôt pour lui, il le regrette. Je signale ma non-binômité, espérant secrètement tomber sur un agitateur formidable avec qui je vais pouvoir découdre le monde jusque tard dans la nuit.
Je pense à l’homme, fatigué de ses infructueuses entrevues à Paul emploi, qui s’est planté au bord d’une nationale avec un écriteau « Je cherche du travail » assorti de son téléphone. On pourrait se faire des t-shirt avec le même message dans le dos ?

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Jour J 8 h :

C’est le jour de la supposée fin d’un état d’urgence désormais reconduit… Je suis dans le métro, j’arrive de Montparnasse, les tgv sont de plus en plus chers, la liaison Tours-Paris est une véritable incitation au co-voiturage. Je suis contente de ne plus transiter quotidiennement par les cercueils souterrains de la Ratp…

8h30 :

Arrivée du côté de la porte de Bagnolet. Où est le nord, le sud ? Qui est à l’ouest ? Je me réveille doucement dans le flux des voitures et les effluves de carbone, je traverse une placette pavée, remonte la rue vers mes comparses filles que je ne connais pas encore. Elles m’ont déjà envoyé une photo du tas de tabourets, bancs, lits et couettes qu’on va transporter, j’ai l’impression qu’il y en a pas mal…

8h37 :

Anne et Chloé apparaissent. Deux jeunes femmes dans la médiation, la diffusion et la coordination culturelle, ces nouveaux métiers qui ont fleuri ces dernières années, au grand dam de certains anciens qui bougonnent contre la démultiplication des intermédiaires… La faute à l’institutionnalisation de certains secteurs du spectacle vivant, au besoin de structuration des compagnies ou de l’émergence des tiers-lieux… Elles ont eu le temps de boire un café via une cafetière italienne et des petits bols en terre tournés à la main. Matériel fourni dans notre kit de survie, avec des bâches de film plastique, le tout dans des sacs de tissu avec la Ville de Paris floquée en bleu. C’est joli. Toute manifestation digne de ce nom distribue ces sacs maintenant. Hey, on s’y connait en packaging chez les Boijeot-Renauld ! Le mobilier a été livré à 8h pétantes, les gars ne sont pas restés longtemps, encore 16 déchargements aux quatre coins de Paris.

8h45 :

Effectivement on a du matériel, double ration en fait, car les équipes sont moins nombreuses que prévu. Bon. Les fourmis y arrivent bien…Des éboueurs passent. « On nous a pas prévenus… Si on avait su on aurait préparé le terrain, nettoyé davantage… » Toutes fraîches, nous annonçons que surtout pas, il ne faut pas nous dérouler le tapis rouge, nous sommes là pour aimer la ville telle qu’elle est.

8h50 :

On commence à s’ébrouer. Ben oui va falloir y aller. Combien de mètres ? On est censées être où ce soir ? À Gambetta ? C’est tout ? On déplace les meubles en ligne c’est ça ? Pour toujours avoir un œil dessus ? Nos sacs restent sur nos dos du coup. De l’intérêt de voyager léger. Et puis ça fait office de protection pour les épaules…

9h :

Ça fait son poids quand même ! On a parcouru 15 mètres à tout casser. Ça y est le concept de lenteur commence à infuser… Un homme dans les 65 ans nous approche, baguette de pain à la main. Son fils est peintre, il a été à la Villa Médicis à Rome, maintenant il est à La Ruche dans le 15ème. Il semble avoir décidé que nous sommes des artistes. La vocation de son fils est comme un passeport pour nous parler.

9h35 :

On s’installe devant un Kebab, côté voitures sur le trottoir pour ne pas déranger le petit commerce. Les deux propriétaires, en ouvrant leur boutique, sont ravis de trouver une terrasse aménagée. C’est vrai qu’il claque bien ce mobilier. Sourires et plaisanteries. Eh non, ça n’est pas à vendre….

9h45 :

Arrivée de Pascale, sortie comme si elle promenait son chien sauf qu’elle n’en a pas. Elle s’attable rapidement. Préparation d’un café. On cause de la vie du quartier, « avec des gens sympas qui se connaissent, comme dans un village ». Elle va chercher du sucre à Franprix. On touille avec un stylo bic. C’est bon enfant et il y a presque du jaune dans la lumière. Arrive Booba, prophète antillais du bitume, qui n’attendait que nous pour bien commencer la journée. Jolies superpositions de matières, de longueurs et de couleurs dans sa vêture. Il en retire quelques couches pour une photo. Quémande 2 euros pour acheter un crayon et un cahier. Il écrit beaucoup d’histoires, « un cahier par jour » ! Pascal régale entre 2 cigarettes. Il file et reviendra coucher sa prose 5 minutes après. On dirait le secrétaire perpétuel de notre aventure. Il note tous les noms, fait une dédicace à Pascale, lui demande son 06. Tiens, si on le laisse faire celui-là il va manger toute la tablée. On migre un peu. Pascale et Booba nous aident. Un clodo nous file la main. Grosse carcasse et patte qui boite. Il ne pose pas de question, un de ses yeux cligne sans que sa bouche ne grimace un sourire.

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10h15 :

On arrive Place Édith Piaf. Un peu en pente mais ça ira. Les filles sont contentes c’est plus cosy. Allez, on déplie le lit ! Assez vite un gars décontracté arrive. Il nous gratifie de ses chaussettes dépareillées et de son torse savamment dévoilé pour faire une semi sieste qu’il agrémente de coups de fil-reportage en direct. À raconter sa vie au moment où on la vit, on en manque la moitié je crois. Storytelling… Exposition de soi… Narcissisme de masse. Millions de traces éphémères, cris perdus dans la nuit numérique, vivement que les serveurs explosent, on ne pourra jamais synthétiser tout ça. À moins que ça ne créé de l’hyper-conscience ? Ça serait la version positive du truc. Parce que sinon… Quid de l’auto-censure intégrée, virant à la posture travaillée : « si jamais c’est publié… » Je ne tranche pas, et vais chercher des pains au chocolat.
Pendant ce temps, Netti dit Marie-Antoinette, d’origine grecque, dame de bien 75 ans, raconte sa vie à Anne et Chloé. Elle est chichement habillée. Une histoire de pension diminuée. S’excuse 3 fois de ne rien nous offrir. Elle nous chante une chanson. Repart discrètement.

10h30 :

Booba est toujours là. Nous explique que maintenant il vit dans un vrai appartement. Il est en hôpital de jour. Il nous demande un peu d’argent pour passer la journée. On lui rétorque qu’il n’est pas question de monnaie dans ce projet. On est dans la gratuité ! Il s’agite un peu, tourne autour de la table, dit qu’il va chercher quelque chose, je le rattrape au vol en lui donnant son portable qu’il laissait sur la table. « Je reviens je reviens ».

10h35 :

Valérie, très compréhensive, nous salue. Elle travaille pour la compagnie BP Zoom, laisse sa carte. Entre gens-de-culture-de-la-rue on se reconnaît… J’espère qu’on ne va pas en rencontrer trop, moi qui me demande où est la vraie vie, on peut pas être tous complices…

10h45 :

Joëlle et Viviane, sœurs ou cousines de Madagascar, s’arrêtent. Viviane est en forme, très souriante, s’inquiète des dangers - tout relatifs - du soleil…« On mettra un peu de crème »…« Ah non surtout pas, ça grille la peau ! Moi je fais tout avec l’aloé vera ! Tenez vous me donnez quel âge ? 45 ? Eh bien non, j’en ai 60 ! » Victoire écrasante de la plante miraculeuse sur nos crèmes cancérigènes, Viviane va nous en décongeler un bout, il faut qu’on teste ça.

11h :

Entre-temps Tomoe ose stationner. Cette graphiste designeuse japonaise apprécie le mobilier ; elle a une agence dans le quartier, et un site internet www.tomoe-design.fr. Un peu pressée, elle ne peut pas rester trop longtemps, peut-être repassera, prend les coordonnées de l’atelier qui a réalisé le mobilier. Car oui des mains et des cerveaux ont fait advenir ces formes, sous l’identité de 2m26 (une allusion au nombre d’or ?). On nous aura beaucoup demandé si le mobilier était à vendre. Cette question récurrente démontre à quel point la réaction mercantile est ancrée dans nos esprits. Soudain je réalise que nous sommes de formidables promoteurs de l’identité de la marque… Second effet kiss cool de notre croisade de l’amour ? Soyez vigilants, dans quelque temps Ikea va lancer des campagnes fun dans les villes, avec des concours de créativité du genre « aménage ton salon sur la place de la mairie »…Vieux cycle de la récupération-colonisation de la créativité des uns par le marketing des autres.

11h30 :

Romain, regard lunaire, atterri à notre grande table. Il habite en face, il revient de l’école du Louvre. Il a envie de bifurquer vers le journalisme, il a du mal avec les vases chinois du Vème siècle. La pause déjeuner s’envisage. Romain propose de préparer un plat chez lui, « vous aimez les échalotes ? », on opte pour la salade de riz. Il appelle une copine qui vit dans le quartier, il ne voudrait pas se louper sur les proportions. Il reviendra avec Lorraine, du tzatziki, du fromage et de la baguette au chocolat, de quoi tenir le coup. Des ados s’attablent aux mange-debout pour gober leur kebab frites, j’en rattrape un qui oublie son emballage en repartant, son pote lui dit qu’il lui fait honte… Une famille modèle en goguette approche en diagonale et déjeune aussi. Des quadras cravatés s’installent sans poser une question sur le dispositif. Comme quoi ça s’intègre bien au paysage.

12h15 :

Entre-temps Viviane est repassée avec son pot rempli d’aloé vera. Elle nous gratifie aussi d’un tube de crème antirides, de gélules au thé vert/spiruline et de pastilles miracle qui guérissent une liste impressionnante d’affections. On n’ose pas y toucher, le deal n’est pas clair, les vendeurs d’encyclopédie sont déjà passés par là, on sait comment ça marche.

Michèle, cheveux courts rougeoyants sur corps frêle, accoste notre îlot. Native des Pyrénées, sténo-dactylo une grande partie de sa vie, désormais à la retraite. Elle a commencé à bosser très tôt, de son temps on était moins regardant sur les conditions de travail, elle a eu la chance de pouvoir conserver son logement, n’a pas fondé de famille… Elle a payé son dû à la société, maintenant elle profite de l’offre culturelle de la capitale.

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13h10 :

Une dame au beau brushing blond aime beaucoup notre installation. Elle évoque longuement sa fille unique partie dans le sud pour ses études, et l’arrachement terrible que ça provoque en elle. « Le médecin m’a dit que c’était le syndrome du nid vide… Que l’amour d’un enfant, c’était irremplaçable… Ça fait 6 mois et ça me semble tellement long ! » Elle s’aperçoit qu’elle habite en face de Romain. « On pourra se faire coucou par la fenêtre ! » Elle repart ragaillardie.
Après écrivain de rue, on pourrait organiser le confessionnal minute, le quart d’heure banc-psycho, et le déjeuner-bilan de compétences. Gratuit, anonyme, éphémère et unique, tentez votre chance ! Ça marche au café, pourquoi pas dans la rue.

14h :

L’opération escargot reprend. Lorraine et Romain nous aident. Aristide, métis d’une trentaine d’années, n’en revient pas de notre histoire. Il est en train de fonder L’oiseau voyageur, une boîte où chacun peut transporter des biens qu’on lui remet. Un pourcentage des courses est remis à des associations. Il est « capitaliste mais humaniste », se dit que le transport à pieds pourrait fonctionner. On l’invite à tester l’idée de suite avec nous. Il essaie d’enrôler un algérien qui nous regarde depuis un moment, il a mal aux pieds mais fini par nous aider, il parle quelques mots de français, il est venu voir de la famille en banlieue, là il attend un oncle qui travaille, il a froid.

15h :

On lambine le long d’un interminable mur. Des commerçants passent nous voir. Le traiteur-charcutier est ravi, la fleuriste interloquée, les encadreurs nous ont repérés depuis un moment. On commence à être rôdées sur le pourquoi de notre présence, de mon côté je touille une sauce entre « l’espace public n’est pas qu’un espace marchand » ou « sortons de nos itinéraires fléchés entre le domicile, le supermarché et le boulot… », mâtinée de « réapprenons à nous regarder dans les yeux, ralentissons le flux »…Tout le monde est d’accord. Pas de polémique, c’est pénible, que des bleus quand on se prend les bancs dans les tibias.

Patrick, originaire de Lozère à l’œil malin, s’approche. Il a fait beaucoup de petits boulots, manœuvre, transporteur de palettes… Il a une bonne culture syndicale et politique, a tenté de résorber le fossé entre les classes. Comme il a l’air fatigué par la lutte, je lui parle de notre responsabilité au quotidien, de David et Goliath. Je ne peux pas faire autrement, j’incarne le design solidaire et l’espoir tendre dans la ville… Patrick n’a pas encore décidé ce qu’il pensait de nous mais il a l’air un peu soulagé. On lui laisse le temps.

16h :

On commence à apercevoir la place Gambetta… On se fixe l’objectif d’atteindre l’angle d’un square. Arnaud, petites lunettes et veste d’ouvrier, arrête son vélo. Il a des idées précises sur l’empilement des meubles, les gestes sûrs pour ficeler, on sent le meneur de jeunes tendance maoïste. Il sort du CFPTS, formation électricité. Je tente de faire la fille qui s’y connaît en évoquant les branchements forains et le triphasé, il me répond assez sérieusement que « les circuits ne fonctionnent pas comme ça sur ces réseaux ». Il reste pensif à côté de la table que nous dressons. Il a vécu en Belgique. Je lui demande s’il a trainé avec le mouvement des squats, il me rétorque qu’en étant à St Rémi, il a été plongé dans un grand squat pendant des années. Son esprit a l’air de repasser toutes les méthodes interventionnistes qu’il connaît. La nôtre n’a pas l’air d’en faire partie. On ne saura pas ce qu’il en pense au fond.

Un monsieur croisé plus haut repasse nous voir, avec du papier de verre. J’avais fait observer qu’on se ramassait des petites échardes sur les tables…Il tient à m’expliquer comment bien plier le papier avant d’œuvrer. Lui va poser une gouttière sur un pignon de sa maison, il va devoir scier le plastique. Ami bricoleur, nous te remercions !

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17h30 :

Ça commence à tirer dans le dos et les mollets. On resterait bien là mais demain il y a marché…Marianne passe avec Loup en poussette. Urbaniste au chômage, séparée mais pas complétement, a déménagé récemment. A observé dans son nouvel immeuble de l’autre côté du périph que « les jeunes ne respectent pas le square, mais que si celui-ci était rénové ça arrangerait peut-être les choses »… Loup barbotte dans le caniveau, il est en pleine période dragon et commence à avoir faim.

18h30 :

Encore un effort, on va se poser pour la nuit au dos de la Mairie du 20è. Pendant notre repérage on essaie de faire copain-copain avec le martiniquais gardien du square, qui patiente dans sa minuscule guérite. Il pourrait fermer les yeux et nous laisser nous installer après la fermeture, mais la police municipale repasse après, et il doit respecter le code du travail… On se logera entre le bâtiment municipal et un arrêt de bus, pas loin du Mk2, sous le regard d’Elie Seimoun qui a une tête énorme sur sa colonne Morris. Son sourire paraît de plus en plus ambigu au fil de la soirée, on craint de se faire infiltrer l’inconscient.

19h30 :

Anne a prévenu un nombre impressionnants d’amis qui défilent, apportent des gâteaux, du riz cantonnais, des brochettes… On grignote dans le défilé ininterrompu des voitures, on s’hydrate entre 2 interviews, les réactions alternent entre l’étonnement sympathique ou la plus totale indifférence, c’est incongru et banal ce qu’on fait, ou alors les gens ont des vies si saturées qu’il n’y a plus de place pour une émotion nouvelle… Pas d’alcool sur la table, il ne faut pas donner l’occasion à la maréchaussée de nous épingler. D’ailleurs les uniformes bleus qui nous frôleront sembleront ne pas nous voir. Je ne m’explique pas ce manque de réaction : une conversation passionnante au moment où ils passaient ? Un flair sans pareil pour détecter notre inoffensivité ? Plein les godasses et pas envie de s’y frotter ??...

20h45 :

Les chauffeurs de bus nous prennent en photo, on prend rdv pour la fin de leur service. On a mis les lits tête bêche, on ne fanfaronne pas à l’idée de cette première nuit qui se profile… Une comédienne passe nous raconter une histoire de pirates. On a tendu les bâches au-dessus de nos lits, retenues dans une savante édification de chaises et de bancs, là-dessous on régresse au stade de la colonie de vacances, c’est troublant cette enclave enfantine dans le speed urbain.

22h :

On se faufile sous la couette, on se tortille pour enfiler nos joggings. Levée à 5h ce matin, je dormirais bien direct. Mes voisines papotent et rigolent. Alternance de sentiment de vulnérabilité et d’invisibilité. Je rassure mes co-équipières en leur racontant que les gens de la rue à cette heure ont regagné leurs tanières. De fait ce sera surtout des jeunes alcoolisés avec la CB dans la poche qui perturberont notre sommeil.

23h/02h :

Tombées abruptes dans le sommeil, phases flottantes de veille, la circulation ne s’arrête jamais dans cette ville !! Mais on ne mettra pas de boules quiès, car il n’est pas question de se couper d’une info auditive… Comment dormaient les hommes à la préhistoire quand ils n’avaient pas encore le feu ? Notre cerveau reptilien semble garder la trace de ces temps lointains !

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Jour 2

09h/10h :

Anne et Julia se sont réveillées avant moi, ont fait leur tour sur le marché, rapporté abricots et fraises pour le petit déj. Julia s’ébouillante les cuisses dans un soubresaut de la cafetière, je pense à l’aloé vera, vite on sort un morceau flasque du pot que Julia glisse sous son collant. Étalée sur la couette maculée de café, avec nous en prière autour pour faire partir le feu, sur fond d’intense bruit de karcher, on frise l’art contextuel lors de ce samedi matin dans le XXème arrondissement de Paris. Tout cohabite avec n’importe quoi, parfums capiteux et remontées d’égouts, des épluchures des primeurs passent dans le caniveau, la brise se faufile doucement dans l’agitation générale, j’ai l’impression que notre installation est floue ou qu’elle lévite… Ce télescopage généralisé redoublera en passant devant la Mairie, où la Croix Rouge diagonalise avec le stand d’Amnesty International tenu par des sympathisants en gilets jaune fluo, tandis que tous les ¼ d’heure de frais mariés sortent sous les vivas, le riz et les coups de klaxons… On fait un gros tas avec notre mobilier et on reste là, confites dans notre sueur et comparant les blanches robes des femmes…

Il faut traverser la place Gambetta et jouer à saute-mouton entre les terrasses de café, passages piétons, kiosques à journaux, pots de fleurs… On commence à avoir la technique pour solliciter les passants, on fait faire plein de choses aux gens au nom de l’art, alors que pour un déménagement lambda ça ne nous viendrait pas à l’idée. Un homme qui cherche du travail nous demande si ça peut payer de nous aidet, l’hyper flexibilité est bien intériorisée, on va revenir aux petits boulots à l’heure, c’est très réjouissant.

10h/12h :

Discussion avec Antoine, la vingtaine, venu d’Ardèche se former à l’agronomie. Il a une petite moue quand il m’entend raconter à un passant qu’on a des rythmes contre-nature. « Ici à Paris oui, moins à la campagne ! » Il a hâte de retourner dans son village pour lancer son exploitation agricole, il est étourdi de ses deux années d’études à la capitale et des délais à rallonge subis pour mettre sur pied son projet de toit végétalisé. Il reste un moment avec nous, ses yeux d’eau tranquille nous rafraîchissent. Il discutera avec Jean-Christophe, de passage pour la commémoration du mur des fusillés de la Commune. Jean-Christophe arrive de la banlieue Est, il s’y retape au fil des contrats une petite bicoque. Il est prêt à nous aider pour la suite et nous donne son contact. Colette qui nous a vu passer pendant son petit déjeuner apporte des viennoiseries. On n’arrête pas de manger en fait…

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12h30 :

Anne et moi partons acheter des victuailles. On nous a recommandé un bon marchand de fruits à côté. De retour, une jeune fille assise à notre table se présente timidement : « Bonjour, je suis Mélanie ». Mince, depuis son film Demain, elle est sur tous les fronts celle-là !! 2 secondes plus tard, mes yeux fatigués comprennent qu’au-delà d’une troublante ressemblance, il s’agit de la Mélanie Heresbach de l’atelier 2m26, qui a dessiné les prototypes des meubles qu’on se coltine. Son plan de Paris est neuf, comme sa vision de la ville, elle a oublié son imper à Metz et ne dort pas depuis deux nuits, donc parfaitement opérationnelle. On reste proches d’elle sans l’étouffer de questions, on joue l’équipe décontractée, pas la peine d’en rajouter une couche… Mais c’est vrai qu’on aimerait bien savoir ce que vivent les autres unités !

12h45 :

Séverine, sociologue en poste à l’Université de Lille, est ravie de parler du film de Pierre Carles sur Bourdieu. Spécialiste des questions liées à la PMA, elle me parle du documentaire La sociologue et l’ourson et de Central 7, un collectif d’Angers. Elle nous donne le code de la porte de son immeuble à côté, que l’on s’abrite en cas de…

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12h50 :

…Pluie. On empile les meubles de manière presque organisée, Sébastien Renauld arrive à ce moment et resserre 2 tendeurs, il a les traits tirés lui aussi, il a déplacé beaucoup de meubles auprès d’équipes en manque d’effectifs. Ils ont presque les mêmes chaussures avec Mélanie, genre cuir cousu à la main une nuit de pleine lune, avec leurs smartphones ils incarnent une séduisante synthèse techno-décroissante.

14h :

Tassés dans le hall de l’immeuble, je note que « Hervé Pochon fait une chouette émission sur France Inter à 12h53 » d’après Joëlle, « Un temps de Pochon » c’est le bon moment pour la blague. Elle remonte de Mayenne pour accompagner Jean à l’aéroport qui suit sa femme mutée à Détroit. Je leur décris les espaces ensauvagés de cette ville semi sinistrée qu’on aperçoit dans le film Only lovers left alive de Jarmush. Jean est intéressé par le mouvement Open food Facts, qui constitue une base de données sur tous les composants des aliments des supermarchés. Est aussi évoqué le collectif « Ils l’ont fait » à Mantes-la-Jolie, où des familles ont réussi à faire construire des habitats à énergie positive, et ont réalisé un film à l’humour ravageur sur cette ville dépeinte hâtivement par de pseudo experts des banlieues. Olivier, frère de Jean, chantonne et joue des percussions dans l’air. La joie règne, l’adversité climatique resserre les liens. Olivier a l’air désarçonné par les nouvelles formes de militances dont on ne trouve pas le centre. Il propose de nous ramener une bâche solide, et Joëlle de nous rapporter des victuailles. Je me sens nonne vivant de l’obole de la population, en mission pour sauver l’Occident de son déclin spirituel !

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15h :

La pluie se calme et nous repartons en migration. Nous visons une petite place avant le cimetière du Père Lachaise, récemment réaménagée. On franchit une bonne distance d’un coup, on a envie de se poser pour la soirée. On se retrouve devant une rangée de cafés et ses oisifs attablés. Ça nous fait bizarre de se dire qu’on va monter le campement ici, vague impression de devenir animaux-attraction pour bobos d’un quartier tout juste gentrifié… On déplie 2 tables et 2 bancs en attendant de se décider. Philippe et Bruno qui nous ont repérées depuis leur terrasse s’approchent. C’est l’instant philosophie : Philippe nous cite Sénèque et « la brièveté de la vie », nous comparons les mérites des plaisirs éphémères et de la joie qui prolifère… Philippe a été longtemps commerçant, maintenant il est formateur. Il trouve que beaucoup de jeunes ne semblent plus intéressés que par le profit. Il continue son bonhomme de chemin, à cheval entre ses idéaux de jeunesse qu’il continue à diffuser, et ce drôle de monde qui s’accélère…« La poule gratte là où elle est » conclut-il, ce qui signifie si j’ai bien compris qu’on peut bosser sur soi et la société partout où on est.

16h :

Yann, quinquagénaire à lunettes stylées, me questionne de façon inquiète et grave sur nos enjeux. Très attentif à mes explications qui s’étoffent d’heure en heure et varient selon l’inspiration ou la tête du chaland – pour lui ce sera du changement de paradigme… de la réappropriation des espaces publics pour repenser le collectif, une interrogation sur la gratuité du geste, la réhumanisation de nos parcours quotidien… J’ai dû oublier l’empowerment, ou la capacitation en français, mince - il hoche la tête et semble peu à peu se détendre. J’ai du mal à le faire parler : je saurai uniquement qu’il arrive de Bretagne et qu’il vit aux Lilas depuis un an.

17h :

La fatigue tranche pour nous, on se décale de 5 mètres mais on dormira sur la place. Je discute avec le patron du bar en face, ravi de notre présence qui semble donner une autre consistance au paysage, et du coup c’est open bar… pour nos besoins en eau. Patrick le lozérien repasse. Il parle des forums politiques qu’il a animés sur internet, des extrémistes qu’il a combattus. Ces joutes ont l’air de lui manquer.

17h30 :

Benoît, vélocipédiste casqué et urbaniste de son état, se pose 5 minutes en lisière du dispositif. Il a connu l’endroit avant et après : la circulation coupée sur ce tronçon de route et les bandes de peinture multicolores au sol ont transformé un lieu bruyant en endroit de farniente pour CSP+… Le monsieur kurde qui tient le café à la déco savamment pensée, dans le style boudoir mais pas trop, « a parfaitement intégré la nouvelle donne : il tenait un kebab auparavant, et n’a pas hésité à se lancer dans des travaux de rénovation quand il a su ce qui se profilait ». Selon Benoît, les travaux du Grand Paris produisent les mêmes effets. Une neutralisation de la diversité culturelle. Je réalise que je n’ai pas trouvé de gens enthousiastes sur le Grand Paris…

18h :

Les copines d’Anne continuent à tournoyer, cette fille doit avoir une vie sociale de malade. Beaucoup se rendent ce soir au Bal de la dette au 104, sur une idée de Christophe Alevêque, d’après un livre écrit avec l’économiste Vincent Glenn où paraît-il, il est enfin possible de tout comprendre à ce système oppressant, avec des infos qui tapent du type : « Quel est le pays le plus endetté au monde ? Les États-Unis d’Amérique. Quelle est la seule super-puissance au monde ? Les États-Unis d’Amérique ». Je demande à voir la causerie autour de ça, et j’aimerais savoir si la formule « entertaining-équations » aide à la prise de conscience. Why not ?

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18h30 :

Je sombre dans le coma pendant 20 minutes. Peu à peu les bruits autour s’estompent, et même la lumière n’est plus un obstacle au sommeil. Aucun souvenir de mes rêves au réveil. C’est bizarre de dormir à vue des autres. Comment les clochards font-ils pour garder une image intègre d’eux-mêmes dans ces conditions ? Entre l’intrusion et l’indifférence, quel est le moindre mal ?

19h :

Happy hour sur toute la place, nous on continue à l’eau, au thé, au café et au jus de fruits, on est toujours zen et sans alcool, ce qui m’arrange vu que j’ai arrêté de fumer il y a 8 mois. Qu’aurais-je fais si je n’avais pas été exposée aux regards de ces gens en terrasse ?

20h :

Mangeaille, on fait comme si tout était naturel et normal, et de fait ça le devient pour tout le monde. Il faudrait monter d’un cran dans la surprise toutes les 5 minutes pour continuer à capter l’attention des gens. Mais ça deviendrait du spectacle, et on n’est pas des comédiens. Enfin, je sais plus trop. Peut-être que si, mais à un autre niveau.

21h :


« Vous êtes du mouvement des zèbres ? »
Yann et Monique, la soixantaine, au bord de la table. À force de questions je finis par comprendre que Monique a vécu 20 ans à l’étranger… En Israël. Je raconte que mes parents, peu politisés, se sont rencontrés dans un kibboutz. Monique accepte de poser une fesse, et évoque « Degania, le 1er kibboutz fondé en 1904 là-bas ». J’évoque l’apparition des radios personnelles qui ont sonné le glas de certaines communautés. Des familles avaient cessé de venir prendre leurs repas en commun dans le réfectoire pour écouter le programme de leur choix chez eux. Monique évoque le fait qu’on ait cessé de séparer les enfants des adultes en se préoccupant à nouveau de savoir qui était la progéniture de qui… Yann, qui vient de Tchécoslovaquie, reste discret mais semble en avoir vu passer pas mal. Il me cite deux ouvrages à lire : Que la terre se souvienne de Meir Shalev et La Tour d’Ezra d’Arthur Koestler.

21h30 :

Oscar nous a vu dans le sud de Paris. Notre don d’ubiquité se révèle ! Il est plaisant de constater que des personnes entr’aperçoivent la dimension de notre intervention… Nous passerons donc le message : « Oscar d’Alesia salue Guilem de la porte d’Orléans ! ». On aurait dû se remettre à la cibi…Souvent les gens demandent comment nous suivre. C’est le fameux « t’es où ? » du portable… Ils veulent aussi aller regarder sur internet, nous googliser, comme si la preuve de notre existence s’intensifiait par le virtuel, ô paradoxe… On renvoie au site des larrons, au site de construction… Je ne pense pas tout de suite à twitter, un #legrandpari a été mis en place, je n’ai pas encore bien compris comment ça fonctionnait, je me suis pourtant inscrite à twitter et avais choisi des personnalités à suivre. Résultat je reçois des nouvelles de l’OM par couriel… Anne qui est plus proche des digital natives me donne un petit cours sur son portable ; elle me montre les messages et photos des autres équipes qui se mêlent aux polémiques du Grand Paris, à une lettre près tout se mélange ; qui contamine qui ? Sensation d’une micro communauté qui se parle à elle-même, on a l’air plus proches de la private joke que du parasitage d’évènement… J’ai du mal avec ces réalités qui se superposent, trop de visages captés par leurs écrans dans les espaces publics. Je pense aux indiens qui refusent qu’on les prenne en photo, par peur qu’on ne leur vole leur âme. J’voudrais pas qu’on me pixélise le cœur…

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21h50 :

Les 3 jeunes qui habitent au-dessus du café du monsieur kurde s’arrêtent. Où l’on apprend que les étudiants anarchistes traitent de « sauce merde » ceux qui se revendiquent de la social-démocratie… Où est-ce qu’on s’invective encore de la sorte ? Je n’ai pas encore vu Merci patron de François Ruffin, celui qui appelle à ne pas voter pour la gauche tellement sa déception est grande… Je me rend compte qu’on a presque pas parlé de nos hommes politiques actuels. Le débat existe toujours entre la meilleure façon de militer : intégrer le pouvoir en entrant dans les partis, ou agir à partir de son statut de citoyen dans sa sphère locale, et parier sur la théorie du U, qui énonce que les innovations porteuses sont toujours reprises par le système en place.

22h30 :

On bâche à nouveau notre empilement de bois. Pensée pour les migrants de Calais, pour notre entreprise de blancs qui parlent surtout à des blancs… Pensée pour notre organe peau qui filtre et reçoit, offre et se défend, pour cette roulette biologique qui nous fait naître blond, crépu ou bridé… On montre du doigts le système des castes en Inde, mais en France la lutte des classes est toujours vive, et la blague de Coluche sur « certains qui sont plus égaux que d’autres » fonctionne encore très bien.
On chuchote avec Anne. Le climat que nous instaurons pour nous endormir dépend de notre état d’esprit : on peut se sentir fragile ou dans une bulle protectrice. Drôle d’expérience que de se retrouver comme dans un cocon à ciel ouvert. Nuit mêlée de bruits doux et de rêves incertains. La pluie s’invite au matin. On fait dériver l’eau vers l’extérieur de notre toit plastifié. Même pas mouillées !

Jour 3

8h/10h :

Vive le dimanche, la pollution sonore est moindre, j’en oublierais presque mes sinus bouchés dès la première journée de particules fines inhalées… Brossage de dents au-dessus des fourrés, on lavera le reste à la maison, puisqu’on a la chance d’en avoir une. À noter que les WC publics se ferment automatiquement la nuit, sans doute pour éviter que les SDF n’y élisent domicile… On devrait tous faire l’expérience de vivre plusieurs jours dans la rue, ça remobiliserait en faveur de toute cette population qui erre sous notre nez. Et puis on devait donner une semaine par an à la collectivité pour ramasser les poubelles... Devenir déchet, en ramasser. Histoire de recadrer les priorités.
Sarah, nouvelle co-équipière, habite le quartier, elle tient une bonne crève sous son gros bonnet. Transmission des consignes, un peu de flottement, démarrage au ralenti… La portion de voie qui longe le Père Lachaise n’est pas la plus exaltante qui soit. Quelques joggeurs, des petits chiens en laisse, l’humidité des pierres… Quelques langueurs, des petits jeunes en caisse, l’avidité du lierre, la ritournelle des sourires et des questions reprend. On ne connaîtra sans doute jamais les échos générés par notre présence mi-bois mi-chair, via ce camping éphémère et volant.

11h :

On s’installe dans la pente. Ça sirote, ça discute tranquille. Un monsieur arrive et me regarde fixement de ses yeux bleus. « Oui, c’est pour quoi ? » Eh ben c’est Patrick de Lozère !! Transformé, rasé de près, il a troqué sa modeste tenue et son bonnet contre le costard cravate. « Ça y j’ai fini d’hiberner, je vais me remettre au sport, et reprendre mes balades dans les parcs » me déclare-t-il. J’ignore si nous avons joué un rôle dans cette mutation, mais je crois que ça a été bénéfique de passer du temps ensemble ces derniers jours, pour lui revenu de pas mal de choses, et pour nous arrivées de nulle part. Le pouvoir de la parole et du regard…
On aura éprouvé ça au long de ces 72h dans la capitale pressée. Rien de spectaculaire, pas d’évènement hors-norme. Une somme de petits gestes, d’attentions, de connexions entre les personnes. Des échanges posés. De la rigolade et du sérieux. Une résistance au speed. Le luxe d’une écoute offerte, sans contrepartie. L’étrange de ces corps qui passent lentement et se posent, sans autre but que la rencontre. Comme une fabrique d’humanité, dans ce qu’elle a de banal et de spontané.
C’est vrai que ça peut être désarçonnant. Même pour ceux qui pratiquent l’exercice. Car il s’agit peut-être juste d’être là. Être là…

Charlotte Granger, joueuse 53, Unité 11

NB : pour ceux qui aiment les histoires complètes, le Grand pari s’est arrêté à J + 4 et quelques heures, essoré par tant de pluie vengeresse. Un rassemblement avec les rescapés a tout de même eu lieu place du Palais Royal…et une perf sur le parvis de Beaubourg s’est déroulée le samedi suivant, parce que c’était trop tentant. Les gentils activistes ont été aperçus depuis en différents points de France, entre autres au festival d’Aurillac. On ignore quelles ficelles ils y ont tiré…
NB 2 : L’un architecte de formation et familier des arts de la rue, l’autre sociologue et issu de la culture graffiti, ils ont déjà mené depuis 6 ans une soixantaine d’actions artistiques diverses, intrigantes, insolentes, altruistes. Un point récurrent de leur démarche : la rue comme espace d’expérimentations fécond, de rencontres et d’humanité commune. Ils ont notamment réalisé des « traversées de ville » à Dresde, Venise, Paris ou encore, tout récemment, New-York et Tokyo. Le grand Pari s’inscrit dans cette lignée, en y ajoutant le nombre et le mouvement d’ensemble.
http://www.boijeotrenauld.com/


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