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Hammam, islam et cigarettes

Rayhana et certains aspects des rapports hommes-femmes
par Thomas Hahn
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On n’aura pas fini d’entendre parler de Rayhana. Suite au succès et à la célébrité de sa pièce A mon âge, je me cache encore pour fumer, elle est en train de préparer d’autres surprises, au-delà du monde du théâtre. En attendant une éventuelle reprise de la pièce, Rayhana développe ici certains aspects des rapports hommes-femmes qui forgent le contexte de son oeuvre.

Le titre de la pièce est une phrase prononcée par la doyenne de neuf femmes qui se retrouvent dans un hammam. Ce microcosme représente la société arabe, décrite du point de vue de la femme. Aux yeux des intégristes, une telle liberté de parole est insupportable, tout autant que la grossesse de XX, jeune femme célibataire qui se réfugie dans le hammam, poursuivie par son frère qui jure de la tuer. Si les femmes sont divisées sur l’amour, les hommes, elles-mêmes, l’Algérie, la religion etc., elles s’uniront pour protéger la vie à naître.

Indéniablement, le titre de sa pièce contient une dimension personnelle, puisque pour Rayhana, fumer est un acte de résistance, de conquête, d’affirmation de soi. Sans jamais se cacher ! En décembre 2009, la triste et révoltante nouvelle de l’attentat contre l’auteure, à l’aide d’un produit chimique qu’on essaya d’enflammer avec une cigarette, fit le tour de l’Europe en quelques jours. Alcool et cigarettes ! La symbolique est des plus claires. Face à cette n-ième agression islamo-fasciste, l’émotion était universelle. Et rien ne protégea la victime de la double peine, celle de la récupération. Si bien qu’en Allemagne une association qui milite pour le droit de fumer dans l’espace public s’écria : « Encore une fumeuse agressée ! Et alors, où sont les associations de non-fumeurs pour condamner l’attentat ? Personne ! La voilà encore, la conspiration universelle des non-fumeurs contre les fumeurs ! » Pour certains, fumer est une religion, au point que pour eux, les agresseurs étaient forcément des non-fumeurs, ce qui est peu probable. Pour Rayhana, qui brandit la cigarette tel un étendard, « Fumar es un placer », comme le dit le titre d’un célèbre standard du tango argentin. Un plaisir vital. Fumer tue ? Certes, mais les islamistes qui se ruent sur Rayhana depuis une décennie, ne cherchent pas son salut, ni celui des autres femmes. C’est la peur de la femme qui leur dicte leur haine.

Depuis que je suis en France, heureusement, je ne me cache plus pour fumer ! Par contre en Algérie, je me cachais et jusqu’à aujourd’hui je ne fume pas devant mes parents. Ca les choquerait. Mon père est fumeur, mais une femme qui fume est toujours considérée comme une putain. On est en face d’un interdit. En Algérie une femme occidentale peut fumer, mais pas une Algérienne. En vérité mon père sait que je fume, mais on n’en parle pas. C’est un homme croyant qui fait ses prières tous les jours. A la maison on fait comme si je ne fumais pas. Un jour mon père chercha des cigarettes. Il regarda l’armoire et fit un prière : « Ah mon dieu, je vais sortir, je vais aller sur le balcon, mais si en revenant je pouvais trouver deux cigarettes, juste deux ! » Je lui mis deux cigarettes. Il arriva, en alluma une et dit : « Merci mon dieu, tu m’aimes ! »

Universel. Si Rayhana parle de Dieu et pas d‘Allah, c’est pour souligner la dimension universelle de sa pièce. Car, comment donner une dimension universelle à une oeuvre si elle parle d’un dieu qui divise l’humanité en ceux qui ont le droit de fumer et celles qui ne l’ont pas ?

Depuis que je vis en France, j’ai rencontré beaucoup de femmes – des Françaises mariées à des Français – qui vivent des histoires pires que ce que peuvent subir les femmes en Algérie ! Les conséquences de la dépendance matérielles d’une femme, d’abord de ses parents, ensuite de son mari, sont les mêmes. Les femmes subissent. Et pas seulement en Algérie ! Japonaise ou Parisienne, elles m’ont témoigné, en pleurant, comment elles ont vécu les mêmes histoires que les femmes dans ma pièce. Ma lutte aujourd‘hui, en tant que femme, est pour l’indépendance et la possibilité de vivre vraiment ce que nous, les femmes, avons envie de vivre. Et j’ai entendu des Françaises me tenir des discours incroyablement rétrogrades tout simplement parce que dans ma tête j’ai fait un travail qui m’a permis de dépasser quelques tabous dans ma pratique de la vie. Je n’en revenais pas. Même des Françaises m’ont traitée de putain, des femmes « de bonne culture » et soi-disant « modernes », Parfois c’était pire que tout ce que j’ai pu entendre en Algérie !

Hymne à la vie. Ancienne militante du PC algérien, Rayhana aime chanter l’Internationale en arabe dialectal. En fumant - ça va de soi. Quand elle fume, quand elle boit du champagne, elle en jouit comme si elle était en train de chanter un hymne à la vie. Les grandes marques des petites bulles seraient bien inspirées de faire d’elle leur icône publicitaire.

Je suis venue en France en 2000 parce que les deux derniers artistes avec lesquels j’ai travaillé se sont faits assassiner, dont le second sous mes yeux. Il s’agit d‘Azzedine Medjoubi, un grand metteur en scène. A ce moment j’étais enceinte et je voyais qu’on me suivait et qu’on m’observait. J’ai pris peur. J’ai décidé de quitter l’Algérie et de donner à mon fils le prénom d’Azzédine.

Luttes urbaines. Patrick Bloche, Maire du 11e arrondissement où se trouve la Maison des Métallos, près de laquelle Rayhana a été agressée, se félicite de récupérer, à travers la société Semaest, de nombreux commerces dans une partie 11e, pour enrayer la prolifération de grossistes de textile chinois. Il s’agit de défendre la diversité. Si l’initiative est louable, M. Le Maire serait bien avisé de s’attaquer également à la monoculture islamique qui écrase toute autre civilisation entre la station de Métro Couronnes et la Maison des Métallos. Dans ce fief de l’intégrisme, il suffit de descendre la rue Jean-Pierre Timbaud et de se mettre dans la peau de Rayhana, pour en mesurer ses frayeurs.

Pendant les Années noires en Algérie, j’ai vécu un autre exil, en Tunisie. J’ai eu la chance d’y travailler comme comédienne. Avec toutes les nouvelles sur les attentats et les intellectuels qui se faisaient assassiner, j’avais peur de retourner en Algérie, mais je n’avais pas le choix, je ne pouvais pas abandonner ma famille. Et puis, sur place, je voyais que la vie continuait. Et d’autant plus ! N’ayant pas vécu la guerre d’indépendance, je l’ai découvert à ce moment. J’ai donc compris que quand une guerre fait rage, surtout une guerre fratricide, on a encore plus envie de vivre ! On dépasse les traditions, les tabous. C’est vrai surtout pour les femmes, parce qu’elles n’ont plus rien à perdre ! Donc, on va vers « le péché », comme diraient les autres.

Histoires de mariages. Dans A mon âge je me cache encore pour fumer,X rêve de se marier, Y se venge de violence conjugales en couchant avec son beau-frère, XX raconte son viol de sa nuit de noces, à XX ans. Seule YY nargue ses copines en évoquant sa sexualité épanouie.

Les femmes qu’on rencontre dans la pièce sont inspirées de personnes que j’ai connues, de ma propre histoire ou de la grande Histoire. Mais il y a aussi de la fiction. Prenez le mariage forcé. C’est plutôt rare de nos jours, surtout qu’aujourd’hui le juge va entendre la fille. C’est pourquoi dans ma pièce la femme qui raconte comment elle a été mariée de force est plus âgée. Mais je voulais en parler parce que dans d’autres pays musulmans, comme l’Arabie Saoudite ou l’Afghanistan, le mariage arrangé est encore monnaie courante. Il se pratique surtout pour des raisons financières. Par exemple, on va marier la fille à un cousin, parce qu’il faut que l’argent de la dote reste dans la famille.

Survivre malgré l’amour. Malgré les différents stades de la vie d’une femme qui sont possibles et évoquées dans l’oeuvre, la réalité veut que la vie se résume au rêve d’amour et au désenchantement immédiat après le mariage. Le soleil de l’amour se couche en quinze minutes. Et la pièce de Rayhana est une démonstration des différentes réponses à cette impasse. Certaines deviennent femmes d’affaires, d’autres se vengent sexuellement.

Il y en a qui rigolent de leur malheur, qui le tournent en dérision. Il y a celles qui vont se battre, militer pour leurs droits, créer des associations. D’autres se réfugient dans des rêves ou se conforment à l’image que la société exige d’elles, ou bien elles deviennent malignes. Ce ne sont que des stratégies de survie. Dans la pièce je montre tout ça, et surtout l’humour des femmes. De toutes façons, les hommes ne font pas la différence. Pour eux il y a les « bâchées » et les « décapotables » : les femmes qui portent le voile et les autres, les « bonne-à-baiser ». Mais est-ce si différent en Europe ? Il suffit de regarder l’image et la fonction des femmes-objets sur les affiches publicitaires.

Courtisée. La récupération a battu son plein après l’attentat contre Rayhana. C’était la valse des politiciens, au spectacle et au téléphone. Chacun voulait récupérer un peu de plus-value en termes d’image, en s’affichant avec la victime miraculée. La pression était forte. Mais une seule trouva grâce à ses yeux, à condition de bannir toute présence de journalistes, pour pouvoir parler « de femme à femme ». Auparavant, à travers la pièce elle-même, Rayhana avait constaté que la récupération est un phénomène plus général, presque culturel. Même les artistes en participent.

J’ai eu beaucoup de propositions de metteurs en scène intéressés par la pièce. Presque tous voulaient jouer la carte de l’exotisme, servir du thé à la menthe etc. Comme par hasard ils disaient toujours « harem » au lieu de « hammam ». Seul Fabien Chappuis, le metteur en scène du spectacle, ne s’est jamais trompé. Et heureusement il a écarté tout côté folklorique dans sa mise en scène. En revanche, il a supprimé les passages les plus crues et les plus politiques, auxquels je tiens beaucoup.

Schizophrénies. A l’intérieur du hammam, à l’heure des femmes, la franchise est totale, la nudité aidant. Ce qui n’empêche pas qu’à l’extérieur il est la source de fantasmes et légendes.

Ma pièce se déroule dans un hammam ? C’est un prétexte. Il s’agit du seul lieu où un homme ne peut rentrer, à l’heure où le hammam est réservé aux femmes. On ferait du mal même à un homme, pour le punir. Entre les femmes, la franchise est totale. On peut se montrer avec ses seins lourds et tombants ou plats, on n’a pas de problème avec ça. Mais il y a « le coin maudit des hommes », là où, à l’heure des hommes, ils viennent se masturber en fantasmant sur les femmes qui sont passées par là. Il y a un endroit réservé à cet effet. Par ailleurs, on ne le nettoie jamais assez (rires). Aussi, quand une fille tombe enceinte, on peut dire qu’elle « l’a attrapé au hammam ». Une fille qui « l’a attrapé au hammam » est légitime, elle n’a pas commis de faute. C’est la faute « des hommes » en général. Il y a aussi la légende des enfants dormants. Quand un homme part travailler à l’étranger et revient après plusieurs années, il peut arriver qu’entretemps sa femme est tombée enceinte ou a accouché, des années après le départ de son mari. Malgré tout, ce seront les enfants de son mari ! Ils attendaient dans le ventre de la mère et un jour, ils ont décidé de sortir ! Ces croyances évitent un tas de crimes contre les femmes. La famille y croit et même le mari, qui accepte les enfants comme les siens. Si l’enfant est roux alors que les mariés ont les cheveux blonds ou noirs, on dit que c’est la rouille : Ca faisait trop longtemps que la femme n’avait pas fait l’amour.

Halte à la victimisation. Nous pourrions continuer sans fin à condamner l’attentat contre Rayhana. L’effet principal sera de l’enfermer dans le rôle de la victime. Il est temps de revenir à la Rayhana artiste et militante. La meilleure contribution au débat se trouve dans sa pièce, où elle montre que l’intégrisme est une réaction à la souffrance, et qu’il pourrait être évité. Il y a débat sur la légitimité de la lutte armée islamiste : Zitat

Pourquoi devient-on extrémiste, intégriste si ce n’est le pouvoir en place qui pousse les gens à ça ? Notre pays est riche, mais le pouvoir ne jette que des miettes au peuple. Alors les gens vont vers celui qui tient le discours le plus révolté et violent. Et avec lui, le système scolaire. Une des femmes dans la pièce dit : Heureusement que je n’ai pas d’enfant, parce qu’en allant à l’école, il deviendrait ce qu’on lui apprend.

La pièce de Rayhana est diffusée ce vendredi 2 avril, sur France ô






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