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[Espagne] Tracer son chemin hors du marché

Entretien avec Antonio Calleja
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A C Gallery

Pour Antonio Calleja, peintre (et pas seulement pour lui), l’indépendance est une condition sine qua non de la création artistique. Il affirme son engagement éthique et artistique en refusant les lois du marché et le diktat du mundillo des galeristes (pas seulement espagnols) qui imposent les valeurs et les tendances vendeuses.

Calleja travaille depuis plus d’une vingtaine d’années sur les phénomènes politiques et économiques du monde actuel en conjuguant dans ses peintures une approche esthétique, scientifique et économique de la réalité. Sa dernière exposition : « Le quark et le jaguar » est présentée du 4 au 25 octobre 2014 à la galerie AC à Madrid.

Outre sa formation aux Beaux-Arts, Calleja est diplômé en sciences et en économie - et elles nourrissent son œuvre. Il a aujourd’hui à son actif 22 expositions individuelles et 15 collectives. À l’étranger il a exposé entre autres aux États-Unis (New York, Chicago), en Allemagne (Berlin) en Autriche (Salzburg), à Paris au Carrousel du Louvre.
Ces expositions qui font dialoguer l’art et des sciences ont pour titres : de Newton à Einstein, The crisis metaphore, Entendre la science, penser l’art, La beauté de la physique, Émotion et chimie, La mémoire de l’eau, Évolution de l’espèce, Espace et matière.

Depuis 2009 Calleja fait partie de la galerie virtuelle Talentyart, plate-forme en réseau qui permet au public d’accéder gratuitement aux œuvres.

Irène Sadowska Guillon - Vous revendiquez une liberté totale de création par rapport au marché de l’art et aux tendances dominantes… Vous dites : « je peins ce que je veux, quand je veux et ce que je ressens. Si ma peinture plaît c’est parfait et si elle se vend c’est formidable ».

Antonio Calleja - Je peins depuis l’enfance. Parallèlement à ma formation artistique j’ai fait des études de sciences, mathématiques, physique, économie et informatique. L’art est vital pour moi mais en même temps j’avais besoin d’une approche rationnelle, concrète de la réalité. La physique quantique par exemple me passionne. Pour moi il n’y a pas de contradiction entre la vision artistique et l’approche scientifique ou économique de la réalité. Ma formation scientifique qui me permet d’exercer d’autres activités, m’assure une totale indépendance économique. De sorte que je peux peindre ce que je veux quand je veux sans dépendre de la demande immédiate des galeries qui imposent un goût, une mode.
Mon objectif n’est pas de vendre mais de susciter, à travers ma création, un questionnement de la réalité, du monde dans une perspective nouvelle, plus complexe de connaissance qui serait une fusion du sensible et du rationnel. La méthode scientifique de connaissance est limitée, conditionnée par ce qui est observable, vérifiable. Il y a beaucoup de choses qui ne s’expliquent pas de façon scientifique mais dont on a une perception intuitive, émotionnelle, sensible. Pour moi l’art est une sorte d’idée qui n’a pas encore l’usage de la raison. L’homme primitif en peignant avec le sang d’un animal sur les parois d’une grotte communiquait à ses congénères ses émotions. Peindre une grotte c’était un grand pas pour l’humanité. L’art pour moi est une forme de connaissance par les sens avant la science. Il ne peut être ni conditionné ni contrôlé, ni commandé par le marché, le pouvoir politique ou la société. L’artiste qui entre dans ce jeu prospère mais perd toute autonomie. Je suis radicalement contre l’utilisation politique et idéologique des artistes comme « attrape média ».
Je déteste le clientélisme, la prostitution artistique pour obtenir des soutiens des pouvoirs politiques qui se servent des artistes en achetant leur docilité. L’artiste doit participer à la vie de la société mais il doit être très critique à son égard et non suivre ses tendances.

I. S. G. - Quels ont été vos influences ?

A. C. - J’ai beaucoup appris des artistes de l’École de New York. Parmi les peintres contemporains, Antony Tapies, que j’ai connu d’ailleurs, est essentiel pour moi, surtout pour ce qui est de la facture, du traitement des matériaux. Parmi les anciens j’ai une énorme admiration pour Goya et Rembrandt. La façon dont Rembrandt fait émerger la perfection, la pureté du chaos, de l’obscurité. J’aime l’excès, la folie, la liberté mais aussi une certaine mélancolie dans l’œuvre de Goya. Velázquez à côté est un « peintre de chambre », plus académique, manipulé par le pouvoir de l’époque. En voyageant et en participant à des expositions collectives à l’étranger, j’aime voir ce qui s’y fait, partager des expériences avec d’autres artistes. Ces échanges qui me confrontent à des approches et des pratiques différentes sont très enrichissants. L’enseignement académique de la peinture est limité : il faut s’en émanciper, rompre le moule et tracer son chemin.

I. S. G. - Votre précédente exposition avait pour thème l’économie, la crise financière et politique de ces dernières années…

A. C. - Cette exposition rassemblait des tableaux peints en 2011, 2012 en réaction à la crise économique et politique en Grèce, en Espagne, et ailleurs. Je voulais montrer à quel point les pouvoirs politiques dans divers pays sont conditionnés par les marchés et que la démocratie n’est qu’une apparence qui en réalité cache mal le libéralisme pur et dur. Les décisions politiques sont dictées par les pouvoirs financiers. Les affaires de subprime, la bulle immobilière, la crise généralisée que nous vivons sont des conséquences d’aberrations financières. J’ai recouru dans cette exposition aux collages de billets de banque, de coupures d’articles sur la crise dans les journaux économiques. La cravate collée dans ces tableaux apparaît comme un fétiche, le signe de la puissance financière omniprésente dans la vie sociale et qui manipule les gouvernements. Tout cela est encore plus aigu maintenant avec les affaires de détournement de fonds colossaux que l’on découvre tous les jours en Espagne.

I. S. G. - À quoi fait référence ce titre « Le quark et le jaguar » ?

A. C. - Je me suis inspiré du livre de Murray Guell-Mann, Prix Nobel de physique en 1969, qui a découvert la particule élémentaire, le quark. L’exposition s’articule sur l’analogie entre cette particule la plus petite de la matière identifiée par la science et quelque chose de si beaux, si parfait, si complexe qu’un jaguar chassant la nuit dans la forêt amazonienne. Autrement dit l’analogie entre la complexité des choses simples et la complexité des systèmes adaptatifs. Le quark est un système adaptatif au niveau atomique et le jaguar un système adaptatif au niveau macroscopique, dans son environnement naturel. C’est aussi une métaphore de la vie comme élément émergeant, en expérimentation.

I. S. G.L’irrégularité des bords des tableaux est récurrente dans votre travail…

A. C. – C’est une référence au vide. Le vide en réalité n’obéit pas à la symétrie. Le mouvement d’une particule élémentaire est très aléatoire, c’est pourquoi il n’y a rien de constant, tout est irrégulier, au hasard.

I. S. G.Que pensez-vous de la dictature du modernisme comme valeur absolue aujourd’hui ?

A. C. – L’art n’avance pas, il se répète constamment. Je trouve le concept de modernisme absurde, tout comme tous les autres « ismes » : formalisme, surréalisme, etc…
C’est aberrant d’identifier le travail d’un artiste de façon aussi sommaire. Picasso ou Braque se sont approchés à un moment du cubisme mais leurs œuvres ne sont pas réductibles à ce courant. C’est le marché qui a besoin des catégories, des étiquettes. Je pense que l’artiste ne doit pas se limiter à exprimer ses idées, ses émotions, ses sentiments, à l’intérieur d’un courant ou d’une tendance, d’un « isme ». L’art doit poser des questions, libérer le regard, provoquer et stimuler la réflexion. Cela a à voir avec la liberté de créer sans se restreindre à une esthétique, à un type de matériau ou à une technique, bref à ce qu’on appelle communément un langage plastique. Dans ce sens j’ai choisi d’être « polyglotte ».
La peinture pour moi est une alchimie. J’aime expérimenter divers matériaux pour voir ce qu’on peut en obtenir. Je recours aussi bien à l’empâtement avec un mélange de silice, de poudre de marbre et de peinture, au collage, j’emploie aussi des pinceaux chinois et des pinceaux que je fabrique avec de la corde, bien sûr aussi des peintures à l’huile, acrylique, à l’eau, la résine. Pour chaque exposition j’utilise des techniques et des supports différents, toile, bois…

I. S. G.Quelle est votre position à l’égard de l’échelle des valeurs, des critères de jugement de l’art ?

A. C. – Étant indépendant économiquement je ne me laisse ni influencer ni conditionner par tout cela, ni par les délais. Je ne suis pas un producteur, mes tableaux ne sont pas des produits. Ceux qui prétendent être des spécialistes autorisés à émettre des jugements définitifs sont tout simplement des imposteurs au service des marchés de l’art et des boutiquiers galeristes qui fabriquent des artistes à la mode et décrètent ce qui est génial, bon, mauvais et combien ça vaut. Tout ça c’est du bluff. Mais pour pouvoir lutter il faut gagner son indépendance. J’ai commencé à faire des esquisses pour ma prochaine exposition à New York mais je prends mon temps pour me documenter, réfléchir et peindre.
J’avais un engagement avec une galerie à Londres. J’ai dû y renoncer car je ne veux pas me mettre la pression avec des délais et des objectifs immédiats. On peut se le permettre si on ne cherche pas le succès ni à vendre à tout prix. Aujourd’hui des initiatives nouvelles permettent de se passer des marchés, entre autres des « galeries » virtuelles, comme par exemple Talentyart qui permettent aux artistes d’exposer leurs œuvres et au public d’y accéder gratuitement. Une sorte de vitrine de proximité.

Irène Sadowska-Guillon

www.talentyart.com






1 commentaire(s)

Mere 1er novembre 2014

Les peintures de Calleja montrent un grand message. Elles sont vivantes et une magnifique liaison entre science et beauté.
Salut

http://lloviendohistorias.blogspot.com Signaler
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