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De la notion de beau en Beauvaisis

Les distractions des gens de droite m’intéressent peu...
par Coline Merlo
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Les distractions des gens de droite m’intéressent peu. Les signes de connivence par où l’on témoigne, assistant à ce phénomène qu’on appelle art, sa distinction, font je trouve insulte à l’esprit, et la pointe redite fait mourir son génie. J’avais donc assez peu de raisons de me rendre dans le Beauvaisis en voyage de presse, avec des confrères bloggueurs socialistes résignés, et des auteurs free-lance, « anciennement journalistes au Figaro ».

Je l’ai pigé assez vite, que je n’avais rien à faire là. Mais j’étais déjà à Beauvais. Rendons compte de l’agile et du répugnant .

Les bêtes de la maladrerie Saint Lazare

En quittant Beauvais, on dépasse Voisinlieu, puis la route fait champs, et mène à la maladrerie. Beau lieu, aimablement restauré, bien habité : depuis trois ans, les grands espaces ouverts au public accueillent des expositions d’art contemporain, pensées spécifiquement pour dialoguer avec l’espace. Dans la cour, vaste, les sculptures d’animaux hyper-réalistes de Victoria Klotz sont perchées sur de hautes chaises : des rats grimpent au dossier, un renard penche la tête, un phoque énorme et gras s’affale de tout son long. Cela s’appelle Les Hôtes du logis, et ça m’a donné à penser. Comme la plaquette et le discours sur les œuvres sont lisses et bien rodés, ils expliquent l’intention de l’artiste. Celle-ci vit dans les bois avec son compagnon, et chasse à l’arc (on imagine qu’ils disposent tout de même de l’électricité et d’une bonne connexion wi-fi). En étudiant un certain nombre de phénomènes et anecdotes, Victoria Klotz a eu le sentiment d’un déséquilibre dans la nature, et que, de sauvages qu’ils étaient, ces animaux se trouvent maintenant aux portes de nos maisons, ce qui questionnerait notre aptitude à cohabiter avec des bêtes sauvages. Le studio Pixar a porté sa réflexion philosophique dans le même sens. Cela s’appelait Ratatouille, si je me souviens bien.

On s’en fout, donc, des explications fournies, sauf du rappel du double sens de l’étymon : hostium, qui n’indique pas seulement la réciprocité de l’accueillant et de l’invité, mais désigne l’ennemi et a donné hostile. Là, possibilité.

Renard, rats, phoque, sanglier, cabri. On reconnaît, même en ayant peu côtoyé. On peut nommer. Autrement dit, ce sont des formes qui appartiennent à notre lexique imagier commun. Or, quoi ? Or, un petit jeu a quelque temps circulé sur le réseau social Truc. Sur une page blanche, la virgule de Nike, le C de Carrefour, le golfeur des mecs-à-polo. Il s’agissait de reconnaître ce que chaque logo symbolisait, et et on reconnaissait. Juste en dessous, même jeu, avec six sortes de feuilles d’arbre. L’expérience était probante : de mes « amis », aucun n’a su, plus que moi, les nommer.

Ce n’est pas le propos, ni de Victoria Klotz, ni de la ville de Beauvais, que de nous faire remarquer ou donner à entendre que les aimables et gaies marques familières qui s’étalent dans les rues et le long des rayons sont absolument, résolument hostiles, qu’elles appartiennent à ce qui est irrémédiablement sauvage et ne saurait être apprivoisé. Mais cette artiste qui sent, et sans doute malgré elle, l’équilibre des choses, ne peut pas ne pas dire qu’il est là, très en cours, ce processus d’acclimatation de la bestialité.

La scénographie parle : les bêtes sont installées sur ces chaises très hautes, aux longues pattes. Pattes ancrées dans le sol, on pourrait y grimper, s’aidant l’un l’autre, les sculptures sont en résine, cela se dégage aisément. Ce ne sont que des représentations. Mais voir si hauts, surplombants, les emblèmes du pouvoir décourage de s’y attaquer.

Voilà pour l’entrée de la maladrerie. La pelouse est tondue par des moutons, les plates-bandes du jardin sont paillées, dans son pré l’âne braie. La chapelle est très belle, les murs de l’enceinte émouvants. Dans la grange, immense, haute, du XIIème, une exposition d’artisanat Azeri. Les objets ne sont pas remarquables, mais la scénographie soigneuse et attentive. Un pianiste répétait avec un percussionniste d’Azerbaïdjan, pour un concert gratuit ce soir-là. Les grosses poutres de la charpente, la pierre des murs et ces tapis mis en lumière, sur les impros de jazz, la gratuité, donnaient envie.

Donc, si l’on est perdu dans l’Oise, entre avril et septembre, on peut aller à la maladrerie saint Lazare.

La cathédrale infinie de Skertzò

J’aime bien, les cathédrales qui racontent des histoires humaines. Celle de Beauvais est construite au mépris de toute symbolique : pas de nef, un chœur dissymétrique, avec des colonnes en surnombre à l’ouest. C’est qu’on l’a érigée sur un sol meuble. Alors, évidemment, ce qui devait arriver arriva : en 1573, aux fêtes de l’Ascension, elle s’effondre sur le bon peuple des croyants. Quand on tâcha de reconstruire, pas folle, la population exigea qu’on rajoute des colonnes au chœur pour que ça soit solide. Comme le sol a récemment recommencé à bouger, de grands étais de bois traversent au beau milieu de chaque branche du transept. Joli trait d’humour architectural, un catholicisme pas assez solide pour ne pas exhiber ses béquilles.

La mairie de Beauvais, pour fêter son récent statut de « Ville d’Art et d’Histoire », a confié à Skertzò le soin d’illuminer la façade de la cathédrale. Cela s’appelle « La cathédrale infinie  », et ça m’a interrogée. C’était très beau, de voir s’animer dans les niches des statues vidées à la Révolution, un chœur chantant. De voir monter de larges ondes, comme d’une oraison, et descendre d’autres cercles (la grâce répandue ?). Puis les poutres lumineuses qui tombent lentement, fracas qui résonne dans le silence de la place, grande émotion à l’évocation de l’histoire de la cathédrale. Il y a pas mal de monde, une extrême attention. Le spectacle a commencé sur la façade voisine de la galerie nationale de la tapisserie. Une projection sans musique, les carrés d’un échiquier montrant chacun le travail des mains des lissiers (Beauvais s’enorgueillit de sa manufacture de tapisserie. Nous en reparlerons avec Antoine Tricot s’il démarre sa rubrique sur les scandales de la dépense d’argent public dans la culture). Le silence des spectateurs sonnait comme une espèce de fierté du terroir, pendant que les doigts rapides nouaient la trame à la chaîne. Les créatifs doués remplissent bien leur office ; c’était fait pour éblouir, et j’ai été, littéralement, éblouie.

Si l’on fait porter un costume Hugo Boss à Laurent Wauquiez, et qu’on le placarde sur des affiches 4x4, je pense que ça fera pareil : joli. Ça dira la même chose, aussi. Skertzò est un groupe mercenaire. Ils s’appellent Montreurs de rêves. La célébration de la cathédrale, symbolique et spectaculaire, a un sens à Beauvais. Les fêtes d’entreprise de Kenzo ou de la BNP en ont un, aussi. Il en est, des artistes talentueux à la conscience amuïe. C’est qu’il faut bien manger. Et porter des costumes Hugo Boss.

Milliers de pages d’annotations des carnets de Debord.

C’était mon tout premier voyage de presse, et je n’ai pas eu la présence d’esprit de payer mon dîner. Du coup, j’ai pu écouter les chargés de la culture de la municipalité. Un vieux jeune tout parachuté, très embêté, et répondant ’vous savez, je ne suis arrivé qu’il y a un mois’. Une jeune femme active et précise, parisienne intra-muros, tenant d’intéressants propos sur les pauvres et l’insalubrité. Une dame de Rouen. Avec celle-ci, au premier verre, j’ai parlé. Naïvement demandé « Bien sûr, vous avez associé les écoles à la préparation de La Cathédrale infinie... ». Elle m’a dit que non (elle est en charge à la municipalité de la culture, la jeunesse et les sports). Qu’il s’agissait d’attractivité du territoire. Je me suis resservie en vin.

Je ne sais pas pourquoi cette invitation est arrivée jusqu’à la rédaction de Cassandre. Quelqu’un, dans une agence de com’, a vu écrit « culture » et a foncé. On n’a pourtant jamais promis de célébrer « le spectaculaire, opium du peuple » en disant L’art, principe actif. C’était une très belle illumination, et pour la bande de djeuns’ à capuche affalés sur le parvis, plus intéressant et nouveau de passer ensemble le début de la nuit à voir illuminer un monument familier que de se répéter les mêmes choses qu’ils se disent chaque jour. Ça laisse d’autres empreintes. Mais qui s’est occupé de leur demander de chercher un point de vue d’où filmer et documenter la mémoire de l’éphémère ? Qui leur a demandé d’inventer une chorégraphie pour jouer avec le chœur chantant aux niches des statues ? Parce qu’il y avait espace, là : les chanteurs se répondaient, se tournaient l’un vers l’autre, on aurait pu imaginer de l’interactivité, de l’impliquant. Et, au hasard, la toute petite association qui entretient la cathédrale, bénévolement, aurait pu à l’occasion se voir dotée d’un budget de fonctionnement.

Mais, bien sûr, cela demande une autre approche de l’art, du monde, de la responsabilité publique, une autre réflexion et un autre engagement. Comme j’étais arrêtée devant le phoque de Victoria Klotz, à la maladrerie, la dame qui expliquait m’a expliqué que des nageuses californiennes ont été assaillies par des phoques en rut. Je n’ai pas peur des rats, ni des phoques entreprenants. La créativité de droite, en revanche, je trouve cela glaçant.

Coline Merlo






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