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Articles offerts par L’Insatiable

De l’imaginaire social faisons table rase...

la Jarry, c’est fini ?
par Valérie de Saint-Do
Thématique(s) : Géo-Graphies , Inclassables, improbables, incasables , Révoltes Sous thématique(s) : Art Plastique , Architecture , Banlieue , Luttes , Terrains vagues , Squat , Désengagement
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La Mairie de Vincennes en a décidé : la Cité industrielle de la Jarry sera rasée pour faire place à un lycée, et ses trois cents habitants doivent quitter les lieux d’ici la fin de l’année. Une décision caricaturale, où l’arbitraire l’inhumain et l’absurde se rejoignent. Ses habitants se mobilisent au moins pour l’obtention d’un délai supportable… Mais n’y avait-il réellement d’autre solution que l’éradication de cette richesse patrimoniale et humaine ?

La Jarry, c’est un village en banlieue. L’édifice impressionne, face aux villas coquettes de ce paisible quartier de Vincennes : un bloc de béton de six étages, construit dans les années trente et reflet de leurs utopies modernistes.

La Jarry, aujourd’hui, c’est un abri, un lieu de création, de travail et de vie pour trois cents personnes, artistes, artisans, familles dont beaucoup ne pourraient se loger ou exercer leurs activités ailleurs. L’étiquette de « plus grand squat de l’Ile-de-France » lui est souvent accolée. Depuis une douzaine d’années, un combat larvé oppose la Mairie de Vincennes à cette ruche autogérée et débordante, qui a très certainement sauvé le bâtiment d’une dégradation accélérée.

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Mais ce combat tourne désormais au bras de fer, et les trois cents occupants viennent d’être sommés de quitter le bâtiment dans les trois mois. Une décision arbitraire et violente, à l’opposé de la jurisprudence qui voit habituellement respecter la trêve hivernale y compris pour les squats, et des négociations qui ont vu par exemple la Ville de Paris proposer des baux précaires à des lieux alternatifs tels que le Jardin d’Alice ou la Gare expérimentale. Copropriétaire du lieu depuis juillet avec la Ville de Fontenay-sous-bois dans le cadre du SIVU (syndicat intercommunal), la Mairie entend raser la Cité pour permettre la construction d’un lycée. Nul n’en conteste le besoin : la Région Ile-de-France (collectivité territoriale compétente en matière de construction de lycées) l’a prévu de longue date. Mais cette nécessité justifiait-elle la destruction d’un patrimoine industriel rare, sachant qu’en 2010, Jean Nouvel imaginait un projet incluant un lycée, des ateliers d’artistes et du logement dans ce bâtiment ? « La Cité de la Jarry est inscrite dans l’histoire de Vincennes. Elle est héritière d’un passé industriel. C’est l’un des derniers bâtiments d’une telle échelle encore disponible en région parisienne. De ce fait il est précieux et mérite une attention particulière. D’un point de vue environnemental, l’impact est bien plus positif si l’on cherche à conserver le bâtiment actuel en lui offrant une seconde vie. Ce sera un exemple admiré de tous », écrivait alors l’architecte au maire. En vain.

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Non seulement la solution de facilité de la table rase a été préférée, mais de plus, son annonce se fait dans des conditions humaines insupportables. Quel besoin de mettre à la rue les occupants en décembre, sachant qu’au vu des élections régionales programmées, puis des procédures nécessaire, le chantier n’est pas près de commencer ? La méthode est brutale. Elle s’est illustrée dans une réunion de « concertation » avec la Mairie, le 22 septembre dernier, qui a vu les occupants mis en demeure de faire une proposition dans les quinze jours pour obtenir un éventuel délai.

L’autogestion, c’est pas de la tarte...

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Sauf que trois cents occupants ne peuvent délibérer et s’accorder en deux semaines. Curieuse conception du dialogue qui a vu la Mairie de Vincennes refuser obstinément au fil des années toute visite du site, toute rencontre avec l’association Jarry’ve Revient, qui fédère une bonne moitié des occupants du bâtiment, pour les enjoindre de trouver une solution en quinze jours. D’autant plus que, même pour un squat, la Jarry est atypique, par son échelle comme par son histoire.

Il n’y a jamais eu, à proprement parler, d’ouverture de squat. Déserté il y a une douzaine d’années par ses derniers occupants industriels, la Cité industrielle, dont la propriété était partagée entre une SCI et des petits propriétaires a vu des studios loués, notamment à des sociétés de production de manière, disons, plutôt « informelle ». Le bouche à oreille a fait le reste, et des arrivants ont occupé progressivement les espaces délaissés. Une longue procédure de liquidation judiciaire de la cité a vu des procédures aujourd’hui étonnantes au regard des faits : en 2004, la Mairie écrivait aux locataires pour leur enjoindre de ne plus payer leur loyer suite à la liquidation judiciaire !

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Au fil des années, la vie s’est organisée, dans un lieu où la mixité sociale n’est pas un vain mot. La liste des occupants de la Cité industrielle fait apparaître un impressionnant éventail de métiers, où les artistes de toutes disciplines côtoient des stylistes, des sociétés de design, des informaticiens, des soudeurs, des régisseurs, des techniciens du spectacle, des chauffagistes, des graphistes... et des familles, qui ont dû faire face au refus obstiné de la mairie de scolariser les enfants en maternelle… Une petite fille a même été renvoyée de la crèche quand son adresse a été connue ! Mixité des métiers, mixité des origines, et volontés parfois contradictoires : il n’a pas été si facile de trouver un mode de gestion du bâtiment consensuel pour les occupants. Mais Jarry’ve revient a réussi à faire accepter bon an mal an une participation aux frais couvrant le coût des fluides (eau, électricité), à honorer les factures et à maintenir le bâtiment debout. Elle a même tenté de trouver une entente avec les précédents propriétaires pour l’obtention d’un bail précaire, solution qui n’a pas été acceptée par tous.

Ressources humaines

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Complexe, diverse, la Cité industrielle est un lieu de richesse artistique et humaine, où se côtoient aussi bien des artistes de cirque tels que Laurent Chanel, des compagnies de rues comme Le Fer à coudre, la Pépinière, fédérant une douzaine d’artistes et chercheurs dont la revue philosophique Nécessaire, le collectif d’artistes DING, le stylisme de Leon Rose Magma... Ce ne sont là que quelques noms parmi les très nombreux qui ont fait vivre ce lieu depuis une décennie. Un lieu d’invention artistique et humaine où l’immigré malien ou bulgare côtoie l’architecte, où se concoctent des créations tous azimuts, où s’inventent des expos, des fêtes, des manifestations... Un lieu que toute politique digne de ce nom devrait prendre en considération avant de décréter la table rase. Non seulement pour des raisons humanitaires basiques qui devraient interdire en toutes circonstances de mettre trois cents personnes à la rue en plein hiver, mais aussi parce que cette ruche est aussi un laboratoire des possibles, un lieu où la précarité invente ses propres ressources intellectuelles et matérielles, bref, une richesse. Serait-ce précisément à cause de la force de cet imaginaire de la marge qu’on veut l’éradiquer ?

Les occupants sont aujourd’hui mobilisés, pour obtenir des délais acceptables et le relogement des personnes mises à la rue. Mais, au-delà de ce minimum vital, faut-il se résoudre à l’absurde de la destruction d’un patrimoine matériel et immatériel, d’un lieu de vie intense, passée et présente ?

Valérie de Saint-Do

Les images sont issues du tumblr http://laciteindustriellejarry.tumblr.com/






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