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D A N S E R / PA R T I R / R E S T E R

par Garance Wetzel
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Le 20 avril 2017, je me rends à La Générale, ancien poste de transformation électrique devenu salle de spectacle, dans le 11e arrondissement de Paris. Dans le cadre de l’événement mensuel « le 20 du mois », la compagnie « Présomptions de Présences » y présente sa dernière création : un solo à deux voix interprété par la danseuse Margaux Amoros au plateau, et le claveciniste Yoann Moulin.

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Ce que je vois, alors que le public s’installe encore, c’est un espace habité par le vide, le silence et le froid. Ce n’est pourtant pas totalement vide : là-bas, des colonnes de laine blanches figurent l’orée d’un bois, et là, de l’autre côté, une silhouette est assise sur un fauteuil. Ce que je vois ensuite, lorsque le spectacle commence, c’est un espace habité par la mort. Des notes de clavecin, douces et mélancoliques, résonnent un temps avant de laisser le silence revenir. Comme un songe récurrent, comme une pensée ressassée, elles reviendront puis s’évanouiront encore et encore. La silhouette immobile, dans le fauteuil à bascule – cocon ou cercueil ? -, se met en mouvement avec une lenteur infinie. Elle est coiffée d’un bonnet, pas une mèche de cheveux ne dépasse : je pense à quelqu’un de gravement malade. Lorsqu’enfin elle se lève et vient jusqu’à nous : les mots qu’elle tente de nous faire parvenir peinent à franchir le seuil de ses lèvres, comme un défaut de motricité. Puis la danse se déploie et je comprends qu’il s’agit moins d’une mort que d’une résurrection. Le bonnet est enlevé, les longs cheveux libérés. La gestuelle, à son tour, se dénoue, se libère.

Plus tard, ce sont les mots qui se libèrent et trouvent enfin leur chemin jusqu’au public, à travers deux récits proférés à voix douce, presque ténue, par Margaux Amoros. Le premier texte est un extrait d’Espace Blanc, de Paul Auster, à propos de l’explorateur Peter Freuchen. S’il quitte son igloo, il mourra de froid ; s’il y reste terré, il mourra emmuré vivant, car les parois de glace de son refuge ne cessent de s’épaissir, la faute à la condensation créée par sa respiration. Alors, respirer et mourir ? Cesser de respirer et mourir ? Partir ou rester ?

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Qu’en pensez-vous ? Le deuxième texte nous le demande. Écrit par la metteuse en scène Marie Desoubeaux, il questionne ces instants de vie, où, pour ne pas mourir à soi-même, il faut partir. Partir pour R E S T E R ce que nous sommes (notons les espaces entre les lettres, qui sont autant de respirations), pour ne pas devenir fou(s). Ici, la scène est le lieu du monde intérieur. L’être déambule, s’y cherche et s’expérimente, par la parole, la musique, le silence, par la danse et l’immobilité. La scène est l’espace de la liberté, des multiples possibilités, du choix. J’apprends ensuite que la majorité de la chorégraphie est improvisée. La scène est, enfin, le lieu d’un cheminement, d’une quête de soi. Par elle, avec elle, l’artiste cherche des réponses à la résolution de ses conflits intimes.

Lorsque la danseuse se saisit de la laine qui constitue la forêt – lieu de rêverie, de réponse, de perdition ? – , et qu’elle traverse l’espace, tirant derrière elle cette longue traîne chaude et douce pour en envelopper le fauteuil, je me dis qu’elle se guérit de la mort. La sienne, peut-être ou celle d’un proche, ce qui peut revenir au même.

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À la fin du spectacle, je sors avec une envie de silence, de me recueillir en moi-même, de profiter encore de l’indicible rêverie – celle qui se vit par le corps quand elle ne saurait être dite.

Garance Wetzel

Site de la compagnie :
https://presomptionsdepresences.wordpress.com/
Crédit photo : Nina-Flore Hernandez

R E S T E R from Présomptions de Présences on Vimeo.






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