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Entretiens

Christian Paccoud

Oiseau de passages
par Valérie de Saint-Do
Paru dans Cassandre/Horschamp 88
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Oiseau de passages

Nous l’avions découvert en compagnie de Droits devant !!*, avec son superbe hymne Avenue du Dragon. Nous l’avons retrouvé au festival Ritournelles, scène exigeante de la poésie contemporaine. Héritier gouailleur de la chanson populaire qu’il porte en bandoulière avec son accordéon contre la ritournelle aseptisée du marché, Christian Paccoud est devenu, depuis quinze ans, l’alter ego musical des aventures théâtrales et langagières de Valère Novarina. L’un chantait, l’autre pas ; l’un bénéficiait d’une aura de théâtre prestigieux, l’autre cultivait insolemment sa marginalité de bars en goguettes auprès des « gueux ». Mais les rôles ont parfois vocation à s’inverser, preuve de la charge subversive de la chanson !

Christian Paccoud a 9 ans lorsqu’il joue pour la première fois devant un public, dressé à l’accordéon par son père et très jeune virtuose. Quelques années plus tard, tout juste adolescent, il fait résonner les chapiteaux des bals populaires, encore bien vivaces : « À l’époque, on faisait danser 300 personnes ! La musique populaire, je l’ai côtoyée jeune… »

Il s’en éloigne pour y revenir à 25 ans, après quelques années d’errance et une réussite matérielle qui ne lui laisse qu’un souvenir d’ennui profond. Son retour à la musique est devenu légendaire : « Je gagnais beaucoup d’argent sur les plateformes de forage pétrolier en mer du Nord. Un jour, je suis allé à la Caisse d’épargne retirer tout l’argent sur mes comptes, j’ai posé tout sur la table, pris une pièce de 5 francs et je suis parti pour ne plus revenir. Le soir même, j’ai fait de la musique dans une boîte ! »

Par amour pour une jeune interprète, il se met à écrire et chante en duo. Puis continue, seul. « J’ai pris conscience de ce qu’était la chanson, à quoi elle pouvait servir. Ça nous sauve de la honte d’être sur la planète. Jusqu’à l’arrivée de la création, de la musique, je n’avais pas de solutions… »

Du Dragon à l’Odéon

Son parcours de chanteur est tissé de rencontres : Maurice Fanon l’invite à « monter à Paris », Alain Féral, leader des Enfants terribles (excellent groupe des années 1970 qui mérite d’être redécouvert !), lui apprend la scène. Tournée des cabarets, premier printemps de Bourges en 1986… Le succès pointe son nez et, avec lui, les compromissions. Il a assez vécu pour les flairer. Signer pour une maison de disques ? Il se méfie. Peu après, il rencontre Claude Duneton, écrivain et auteur sur France Culture d’une série sur les goguettes, les sociétés chantantes du XIXe siècle. « Là, j’ai compris vraiment ce qu’était la chanson. Un art populaire, l’art du peuple détruit par les marchands de chansons. J’ai décidé de ne plus jamais enregistrer de disques et j’ai tenu vingt-cinq ans ! »

C’est ailleurs et autrement qu’il va chanter, inventant des chorales et ateliers avec les adolescents en rupture de ban, les malades, les vieux, dans les hôpitaux ou les prisons. Là, la chanson prend tout son sens : « Mastiquer cette matière poétique, cette douleur de l’humanité. »

Rien d’étonnant à ce qu’il ait croisé la route de Droits devant !! et autres combattants, pour lesquels il a écrit la fameuse Avenue du Dragon, en quelques heures, dans un train ! De bouche à oreille, l’hymne des « sans » a traversé l’Atlantique, et ses amis lui racontent qu’ils l’ont entendue dans les squats du Brésil. Ce nomadisme du chant n’est pas pour le surprendre. « Chez les gens malheureux, la chanson reste ce qu’elle était au XIXe siècle. Les gens qui ne savaient ni lire ni écrire n’avaient que cela pour raconter le monde. Les ouvriers chantaient, écrivaient des textes sur des airs connus… Aujourd’hui, pour les ados, c’est une bouée. Je prends leurs textes de rap et je les mets sur une jolie mélodie, facile à retenir. “Oh ! m’sieur, il est trop beau ton lyrics !” Et ils se mettent à chanter. »

Un auteur-compositeur-interprète qui refuse d’enregistrer, s’accroche à l’accordéon et à l’acoustique, rejette l’amplification et, aux grandes scènes, privilégie la relation et le partage ? Le milieu a du mal à comprendre, et il se voit relégué à la marge et au social. Jusqu’à l’appel de Claude Büchwald, qui prépare alors une version radiophonique de la pièce de Valère Novarina, Le Repas, et cherche un musicien. – « Mais je ne suis pas vraiment musicien !
– Lis le texte. »
Il lit et s’emballe : « C’est tout ce que l’on nous interdisait de faire dans la chanson française de notre époque ! Ça m’a sauvé la vie. » Le duo ne se quitte plus.

Les spectacles s’enchaînent, dont l’Opérette imaginaire pour laquelle, dans chaque ville traversée, Christian Paccoud embarque une chorale dans l’aventure. La musique du Vrai Sang créé cette année à l’Odéon lui vaut de rafler le prix de la meilleure musique de scène. 1 À l’œil extérieur, elle est loin d’apparaître aussi évidente, cette rencontre entre le chanteur si imprégné de la fibre populaire et l’écriture réputée difficile de Novarina. C’est oublier combien le dramaturge a puisé dans une verve populaire pour forger cette langue charnelle. Paccoud ne s’y est pas trompé qui la magnifie d’un coup d’accordéon, fait chanter ses nuances, révèle sa gouaille. Convaincu que tout le monde peut chanter, y compris faux, il décomplexe les acteurs. Son leitmotiv : la chanson a de tout temps appartenu au peuple et il est grand temps que celui-ci s’en empare ! Avec sa chorale, le Gros Cœur, qu’il anime depuis douze ans, il bouscule les hiérarchies, adapte Éloge du réel et va le chanter dans les bars, convaincu que la flamboyance de cette langue s’adresse à tous.

Chanter le savoir des humiliés

Car le compagnonnage de Novarina n’a pas exclu les autres, loin de là. Le fossé qui sépare, dans l’imaginaire social, la scène de l’Odéon des concerts dans les bars ou des ateliers en prison ou à l’hôpital, il bondit par-dessus allègrement. Ou plutôt, il travaille d’arrache-pied à le combler, bousculant les hiérarchies culturelles et renversant cul par-dessus tête les critères de distinction. Irrécupérable par le marché, mais pas domestiqué par l’institution culturelle. Quand on lui demande si son alliance avec Valère Novarina est celle du Prince et du saltimbanque, il répond tout à trac : « Oui, mais qui est qui ? » Le dramaturge lui a offert une autre relation à la langue, lui s’attendrit du rapport de l’écrivain à la chanson. « Il m’apporte maintenant de vrais textes de chansons, presque trop structurés ! »

Il s’est aussi lancé dans la mise en scène avec la compagnie Parler debout. Après Éloge du réel et plusieurs spectacles destinés aux enfants, il vient de créer Les Magnifiques, avec quatre actrices des Sœurs Sisters, issu de l’album éponyme : un double CD qui rassemble des morceaux provenant d’ateliers d’écriture auprès d’adolescents en centre éducatif fermé, et une très longue chanson née d’un travail en milieu psychiatrique. La misère du monde est dans les mots, dans les histoires, violentes et sans concession. « Quand ces gamins paumés, dans la haine de l’adulte, écoutent leurs textes chantés, quelque chose se passe, pas un miracle, mais un déclic, une joie partagée. Il y a bien pire que la misère sociale et financière que l’on croisait rue du Dragon. La matière du travail dans les ateliers, c’est la misère mentale et cérébrale, l’humiliation qui n’épargne personne, qui écrase, celle des gens qui se taisent. C’est là qu’on creuse, qu’on veut faire écrire, faire chanter. Si j’ai un talent, c’est à cela que je veux l’utiliser. “Creuser les silences, les non-dits, les volte-face, cueillir les fleurs dans le terreau de la misère, habiller la détresse d’un manteau de dignité, créer la joie de dire, de chanter, d’être ensemble pour projeter au monde le savoir des humiliés.” 2 Ce que j’appelle le poème que notre civilisation veut enfermer entre les murs, réduire à l’immobilité. » Et pas question de complaisance larmoyante sur la misère du monde : la virtuosité du chant épargne à ce disque tout misérabilisme, illumine le poème.

Engagé, incontestablement. Mais sans marcher au pas, fût-ce celui des militants, ni rejoindre les grand-messes musicales qui, selon l’expression de Lubat, font de la contestation une marchandise. « Maintenant, même l’anarchisme s’achète », sourit-il. Son festival, c’est celui des fromages de chèvre, dans les coteaux du Lyonnais. Quatre jours mêlant, sans programme annoncé, têtes d’affiche et troupes de handicapés ou de « sans ». « Une sorte d’assemblée des gens bien, sans subventions, sans cachets, sans argent en jeu. Pour que naisse la joie, il faut se débarrasser de l’argent. » Il s’est approprié la devise de Sarah Bernhardt : « Quand même ! » Et pourrait faire sien le vers de Jean Richepin : « Les bourgeois sont troublés de voir passer les gueux. » 3

D’après un entretien réalisé par N. R. et V. S.

* Association pour la défense de tous les « sans »(papiers, logis, etc.), fondée par Jean-Claude Amara en 1994.
1. Décerné par le Syndicat professionnel de la critique de théâtre, de musique et de danse.
2. Cette phrase est issue du « Cri », texte/livret de l’album Les Magnifiques. 3. Dernier vers de la superbe chanson de Jean Richepin, interprétée notamment par Brassens, Les Oiseaux de passage.
http://parlerdebout.free.fr/paccoud.html




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