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Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


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Cher Jack Ralite

Jacques Livchine s’adresse à Jack Ralite.
par Jacques Livchine
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J’ai toujours eu une intense admiration pour ta fougue et tes citations, combien de fois tu as su m’émouvoir. Je te croise sans arrêt au théâtre, tu vas partout, tu as sans doute été un des seuls vrais ministres de ces cinquante dernières années.

Tu vis comme tu penses, toujours fidèle à ton logement modeste d’Aubervilliers, tu as été l’adjoint à la culture dont nous rêvons tous, présent, perspicace, disponible, tu as été à l’écoute de Garran quand il a pressenti que la banlieue elle - aussi - avait droit à un théâtre.

J’ai vécu les premières heures du Théâtre de la Commune comme un vent de jouvence qui soufflait sur une culture bourgeoise frelatée.
J’ai été à tes côtés aux plus grandes heures d’Avignon, les crises du Living Theatre, tu étais l’ami personnel de Vilar et de Vitez. Bref Jack Ralite, tu es devenu un quasi mythe, une légende.

Mais tu n’as sans doute pas remarqué que je n’ai signé aucune de tes deux lettres à Filipetti, notre Ministre, parce que là, je suis en dissidence.

Je pense qu’il faut réformer à toute vitesse les paradigmes de la politique, Jack tu réclames à Aurélie Filipetti une vraie politique culturelle, tu réclames plus d’argent pour la culture.

Le plus d’argent, on l’a tous vécu en 1982 avec Jack Lang, tu l’as remarqué comme nous tous, l’afflux d’argent n’a pas fait bouger la culture. Toi-même je te revois à Avignon, tu déclarais que tu étais déçu et tu nous avais fait la métaphore du cabotage, tu disais : « les artistes ne prennent aucun risque, au lieu d’oser la grande mer, ils ne s’éloignent pas des côtes depuis qu’ils ont tous plus d’argent. »

De l’argent, il y en a plus qu’il n’en faut, mais il est mal partagé, c’est un nouveau partage qu’il faut réclamer, éclairé par les vraies valeurs de la culture.
Quant à inventer une nouvelle politique culturelle, elle est inventée depuis longtemps dans notre pays mais personne n’y prend garde.

La France a besoin de faire sa révolution culturelle, mais une révolution nécessite de la casse.

Il va falloir casser des idées reçues.

D’abord le politicien à l’ancienne est mort, c’est à nous tous citoyens de fabriquer de la politique, et nous en sommes fort capables.
Il faut refaire « les états généraux » ou « Les états généreux » c’est urgent, le ministre de la culture c’est nous tous,
Filipetti devra appliquer la politique que nous allons tous réinventer ensemble.


Partout dans toute la France, il existe des actions merveilleuses, inventives, uniques et totalement ignorées des pouvoirs publics qui restent obstinément collés à des vieux réflexes, on parle de culture pour tous et on ne fait que le contraire.

Je commencerai par dénoncer deux scandales : l’Opéra de Paris 100 millions d’euros de subvention, alors que ni le Festspielhaus de Bayreuth ni le Métropolitan de New York ne sont subventionnés. On sait très bien à qui profite l’Opéra, quand nos riches se paient 180 € la place d’orchestre, nos impôts rajoutent quasiment 2000 € par fauteuil. L’Opéra doit être remis entre les mains de mécènes, car ce ne sont pas les 40 places vendues à 15 € qui en font un opéra populaire. Les Riches sont capables de se payer leur culture.

Le deuxième scandale c’est la Comédie Française. Cet établissement selon moi est moisi jusqu’à l’os.
On leur donne 28 millions d’euros, ils donnent de la culture française une image triste et catastrophique.

C’est qui les ambassadeurs de la culture française dans le monde entier ? Je vais te le dire : c’est le théâtre de rue, ravageur, décalé et décoiffant, qui depuis les années 1980 est réclamé dans les cinq continents, et aussi Ariane Mnouchkine, et Zingaro. Certainement pas Podalydès et Muriel Mayette, tous deux adulés par nos radios de service public du matin au soir.

Je vais à titre d’exemple prendre la Franche-Comté, ma région d’adoption.

Hier soir, j’assiste à un petit spectacle modeste au centre chorégraphique de Belfort, 9 immigrés sans papier, parlant à eux tous, près de 40 langues, ils sont mis en scène par Johane Leighton et bougent et dansent et parlent, c’est superbe, émouvant, splendide. Ce n’est pas de l’argent, c’est de l’humain.

Pendant ce temps-là, deux excellents concertistes, Marc Togonal et Vincent Nommay travaillent dans les quartiers du pays de Montbéliard à la manière de el systema, tu sais les 500 000 gosses qui font de la musique au Vénezuela. Ils ont distribué violons et violoncelle et trompettes dans les blocs d’HLM, et on a déjà un orchestre de 50 enfants, tu meurs de plaisir quand tu vois les femmes voilées et de toutes nationalités assister aux concerts.

Un peu plus loin, la compagnie Gravitation occupe en profondeur une communauté de communes du Doubs, celle d’Amancey, et c’est du labour en profondeur en milieu rural.

La Franc-comtoise de rue, association de 13 compagnies, organise des repas utopistes et fouriéristes, un concept à peine croyable.

À chaque fois, c’est de la culture avec les gens, pas du saupoudrage de produits culturels.
Nous avons, quant à nous l’Unité, non seulement inventé au pays de Peugeot le Réveillon des boulons, mais nous avons mis en valeur 57 personnes au-dessus de 80 ans, baptisées nos trésors vivants, dans un événement social appelé les 80 ans de ma mère, initié par Jean Bojko dans la Nièvre qui défraye le chronique avec son alimentation culturelle.

Notre territoire français est parsemée d’innovations culturelles incroyables, mais on reste figé sur les problèmes d’argent des institutions.

Exemple encore : Audincourt chez nous, les Kapouchniks, c’est l’Unité qui épluche l’actualité sans complexe, spectacle dément de ferveur, toujours complet et enthousiasmant. C’est de l’auto-production.

Tu ne cites jamais Dubuffet : « l’art n’aime pas trop les lits que l’on prépare pour lui ». Tout ce dont je te parle est interstitiel, quasiment illicite. Petits lieux, petites jauges, ou parfois énorme avec toute la population comme était le Réveillon des boulons.
Il faudrait que je te raconte aussi Calais « les rues extraordinaires » et tout ce qui passe au Channel de Peduzzi, et puis tu verrais ce qui va se passer à Amiens au quartier d’Étouvie, un remake de la Commune de Paris.

Comprends-tu ce que disent, entre autres, Renucci et Stiegler, c’est de l’infusion lente dans le territoire, ce n’est pas du tape-à-l’œil, on creuse en profondeur.

Or, tout ce dont je te parle, c’est reconnu par les Dracs du bout des lèvres, eux pensent mécaniquement qu’une politique culturelle, c’est un CDN et deux scènes nationales, point barre.

Faut-il que je te parle du reste de la France : l’immense poésie de Nicolas Frize, Ernest Pignon Ernest, Minvielle, Lubat, ça palpite et ça bouge dans des milliers d’endroits. Tu n’es jamais allé à Volmerange les Boulay en Lorraine ? Là-bas tu es payé en liquide (je parle d’alcool de prune).

Il faut répartir l’argent autrement, la culture en France, certes c’est l’institution, mais ce sont surtout des milliers d’initiatives, de petits lieux alternatifs, de niches et d’abris culturels.

Il faut tout renverser, faire table rase, et reconstruire autrement.
Filipetti que peut-elle ?

Jack Ralite, souviens-toi bien : « nous ne sommes rien soyons tout ».

Bon je sais, tout cela est proféré à ma manière, cela ne fait pas trop sérieux, pas assez officiel, mais c’est notre premier boulot, comme dit, entre autres, Frank Lepage : décontaminer la langue… Échapper aux créations précédées d’un projet A 4 bien ficelé au niveau du budget avec ses cinq co-producteurs officiels, les formulaires nous font crever. Tu imagines Artaud à la DRAC ? Objet, but et public ciblé de la création ?

Pour Jack Ralite, je ne peux pas terminer ma lettre sans une petite citation, celle-ci est de Claude-Nicolas Ledoux, l’architecte utopiste de la saline d’Arc et Senans :

« Invente ou je te dévore ».

Jacques Livchine
Metteur en songe






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