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Châteaux et caravanes
ou la fabuleuse histoire des riches qui n’aimaient pas les « mangeurs de chats »

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par Pauline Perrenot
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Présent depuis le mois de juin square Parodi, dans le 16ème arrondissement de Paris, le précieux cirque Romanès, qui a débuté le week-end dernier son nouveau spectacle « La lune tsigane brille plus que le soleil », a subi des agressions discriminatoires à répétition ; des pratiques visant à lui faire comprendre qu’il n’était pas le bienvenu dans ce quartier de la capitale.


« Il y en a un qui nous observait de son balcon, le balcon au dernier étage du beau bâtiment, là. On a vu qu’il nous regardait, alors nous, bah on lui a fait un doigt ! »
. Enjoué, Gilles raconte les récents affronts et dégâts subis par le Cirque Romanès, installé depuis le mois de juin au square Parodi (16ème arrondissement de Paris), tandis que les plissures nichées au coin de ses yeux s’affinent sous ses sourires. On l’appelle Vercingétorix, c’est le dompteur, un homme aux grosses moustaches, une caverne de paroles tant les histoires et les anecdotes se pressent dans sa bouche. Il y a quelque chose de fablesque dans sa manière de conter les événements. Il pointe un « château » trônant au bord du boulevard des Maréchaux, ourlé de résidences cossues, dominé par un rond-point nommé Maillot et un Palais à la forme de rectangle, dit des « Congrès ». Un quartier bourgeois, piétiné de bruits automobiles.

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Oui, il y a quelque chose de fablesque à observer le chapiteau rougeoyant, la vie qui anime les caravanes, les nombreux déboires de Délia croulant sous les tâches administratives, ses accès de révolte souriants, et les alentours, le quartier dans lequel le cirque a pris racine, pour un temps. Parce que le château se donne de grands airs, surplombant les caravanes d’un air hautain et versant, de toute sa hauteur sur les gens d’en-bas, ses mesquineries et ses préjugés ignares.

« C’est le mot Tsigane qui pose problème, pas le mot cirque »

Après avoir récolté les reproches d’associations de quartier, les Romanès se sont vus briser les vitres de leurs caravanes, voler des costumes par centaine, brûler leur récepteur internet. « Comme dirait ma fille : "ils ne sont pas mignons" » sourit Alexandre. Il nous indique ne pas avoir voulu, au début, alerter la police : « Dans notre langue, police et diable, c’est le même mot. » Les agressions se répétant, plusieurs agents ont régulièrement fait des rondes autour du cirque. Les associations du quartier leur reprochaient leur exhibitionnisme, prétendument orchestré par une campagne d’affichage. « Des affiches ? s’exclame Alexandre, vous n’en voyez vu nulle part. D’ailleurs, on n’a pas d’affiches ». Et quand bien même ? Un panneau « Cirque Romanès » pointe timidement sa tête à travers les branchages du square, et une pancarte flêchée, presque invisible, oriente les gens sur l’avenue. Un « exhibitionnisme » si puissant qu’il est difficile de trouver le cirque en sortant de la bouche de métro... Elles leur reprochaient aussi de « dégrader de site », alors que le square Parodi a toujours accueilli des troupes itinérantes, raconte Alexandre, un théâtre de marionnettes à partir de 1900 puis des cirques, régulièrement. Cent mètres plus loin, un autre cirque s’est d’ailleurs installé, placardant son visage sur des panneaux d’affichage d’un mètre cinquante sur deux, fixés aux arbres, pour que les gens soient informés de ses spectacles. « Mais à eux, on ne leur dit rien. C’est le mot Tsigane qui pose problème, pas le mot cirque ».

Les attaques et les dégradations viennent épaissir la frilosité et l’hostilité avec lesquelles la mairie et les voisins ont accueilli les Romanès depuis la fin juin. « Toutes les mairies ont un journal ; nos spectacles y ont toujours été mentionnés, y compris en en faisant parfois la couverture, poursuit Alexandre. La mairie du 16ème n’a pas voulu nous annoncer en nous affirmant que « tout était bouclé ». Même une ligne ? a demandé Délia. « Non, tout est bouclé pour un an, lui a-t-on répondu. » Dans ce quartier, la peur de « l’autre » prend parfois des allures obscurantistes. Il faut entendre Alexandre raconter ses échanges avec les gens du voisinage :

⁃ La dame : « Vous partez bientôt ? »
⁃ Alexandre : « Mais enfin, Madame, on vient d’arriver… »
⁃ La dame : « Ah. Oui. C’est embêtant voyez-vous, Monsieur... Romanès, c’est bien ça ? C’est embêtant parce qu’il n’y a plus de chats dans le quartier. »
⁃ Alexandre : « Et c’est notre faute ? »
⁃ La dame : « Enfin, arrêtez donc ! On sait très bien que les Tsiganes mangent les chats… »

Oui, il y a quelque chose de fablesque à entendre ces témoignages d’un autre temps, ces imaginaires cernés, amincis par la bêtise, discriminant sans connaître. Juste comme ça, par le doux pouvoir d’une pensée forgée dans le vide, sans dialogue, sans échange ; une pensée divaguant à la recherche d’un ogre « mangeur de chats », d’un méchant à identifier, d’un ennemi qui soit différent et duquel il faudrait se protéger. La première semaine d’octobre, des policiers abordaient Alexandre :

⁃ Le policier : « Monsieur Romanès, il va falloir arrêter avec le bruit et la musique du spectacle, les gens d’en face se plaignent ! »
⁃ Alexandre : « Prenez ce prospectus. Qu’est-ce que vous lisez ? »
⁃ Le policier : « Effectivement, vous ne commencez que le 17 octobre... »

Un soir, Alexandre raconte avoir réussi à surprendre un individu dégradant le cirque avant que ce dernier ne s’échappe. Gilles poursuit : « Au téléphone, la police m’a demandé : « Il est typé ? » Je me suis dit, « vu comme ils sont cons, ils vont réussir à nous embarquer, nous les gitans, au lieu du concerné ! »

Violences de quartier, violences de société...

Les agressions ont bousculé les préparatifs du spectacle et plongé les Romanès dans un sentiment de profond désarroi. Début septembre, déjà, ils avaient dû faire face à une manifestation mêlant crânes rasés et femmes en tailleur, raconte Alexandre. Cinq cents personnes défilant dans les rues aux cris de « Mort aux tziganes », entre autres peuples discriminés, et dont l’une d’elle proclamait : « Nous sommes la droite de l’extrême-droite ». « Ce sont des gens aisés et cultivés. Je ne m’attendais pas à ça ! » déplore Délia. Ce climat s’inscrit dans nul doute dans le profond conservatisme qui règne sur le 16ème arrondissement, un quartier hautement bourgeois dirigé par Claude Goasguen (Les Républicains). Car ces agressions sont sans précédent aux dires des Romanès. Du temps de leur installation à la Caserne de Reuilly, le cirque avait suscité la confiance et l’amour des gens du quartier, autant que celles des structures présentes sur le site (Le Jardin d’Alice, Emmaüs, etc.) Alexandre ressent un pourrissement plus profond de la société française, au-delà du quartier : « C’est un climat général, qui s’est accentué avec le discours de Grenoble de Sarkozy. Délia ne pouvait plus aller à la pharmacie, était rejetée des magasins. Ça nous est arrivé de prendre le taxi et d’entendre le chauffeur nous dire, une fois qu’il nous avait vus dans le rétroviseur : "Descendez !". Globalement, les choses se dégradent dans ce pays ».

Sans doute serait-il salvateur, dès lors, de réfléchir à la démarche de la Mairie de Paris, orchestrant le voyage des Romanès de conventions en conventions, sans que les lieux de leur installation ne soient choisis en concertation avec la troupe. « Il n’y a plus de place » leur assène-t-on. Plus de place, dans cette si vaste capitale ? Les Romanès vont-ils pouvoir souder la moindre démarche dans le quartier de la Porte Maillot, qui n’en est pas un ? Sans doute serait-il également judicieux de se demander pourquoi on a voulu ériger une palissade autour du cirque. Pour que, tout de même, on ne les voie pas trop ? Pour que les habitants des châteaux ne soient pas horrifiés au vu des caravanes ? On ne peut que s’attrister face à Alexandre et Délia quand ces derniers racontent qu’ils ont choisi de repeindre les caravanes en vert pour qu’elles passent un peu plus inaperçues, car tout semble finalement fait pour que Romanès devienne le cirque le plus discret du monde.

« À la bêtise, on répond par la culture »

Samedi 17 octobre, une soirée de soutien était organisée sous le chapiteau, tandis que le spectacle prenait son envol. De nombreuses personnes étaient présentes, y compris quelques résidents du 16ème. « Il y avait une ambiance d’amour et de soutien, les gens gueulaient sous le chapiteau ! Ça nous a mis du baume au cœur, se réjouit Délia. On reste vigilants, mais tous ces soutiens, ces témoignages, les invitations qu’on a reçues montrent que tout le monde se mobilise. Il faut continuer ! Nous, on fait des spectacles pour résister, et parce que c’est notre seule défense. Notre culture est ce qu’on a de plus précieux. Les gens aiment notre musique, notre danse, encore faut-il la mettre en lumière. Et nous, on peut la faire connaître. Alors on essaie, et on se bat. » La ministre de la Culture leur a récemment envoyé un signe de reconnaissance, dont Délia aimerait qu’il se concrétise, de façon à déboucher sur des aides réelles qui leur permettraient de continuer les travaux qu’ils mènent depuis tant d’années.

Pauline Perrenot

Les photographies sont de Pauline Perrenot.

La pétition lancée sur Mediapart est ici.
Le site du Cirque Romanès


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2 commentaire(s)

Rolot 31 octobre 2015

Longue vie au cirque Romanes. votre famille, votre poésie font le bonheur de l’humanité.

Signaler

malart jacqueline 30 octobre 2015

RESISTANCE face à la bêtise,la méchanceté,le rejet,fléaux de tous les temps !!!
VIVE LA POESIE DU CIRQUE ROMANES !!!

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