Calamity Jane, reine des plaines...

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Calamity Jane, reine des plaines...

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par claire olivier
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« Le bon et le beau ne s’oublient pas, ils vivent dans les légendes et dans les chants. »
Hans Christian Andersen - La Vieille pierre tombale.

Vous connaissez les synonymes et les sens du mot « calamité » - calamity en anglais ? J’ai cherché : catastrophe, infortune, fléau, désastre, cataclysme. Se dit d’une personne qui n’apporte que des ennuis. Le mot infuse dans mon esprit. Oui, la corona parano est une sacrée calamité.

Harassée par cette dictature sanitaire je préfère une autre fiction. Je détourne la tête de la connerie ambiante. Je me plonge dans la vie d’une petite bonne femme qui n’a pas apporté que des emmerdes : Martha Jane Cannary. Je comble le manque exaspérant de liberté avec d’autres horizons. J’ai compulsé des tonnes d’informations sur son univers. Je ne sais plus par quoi commencer.

Personnage féminin emblématique, énigmatique, mythique. Après plusieurs jours de cafouillage, de navigation à vue entre colère, frustration, incompréhension et perplexité, je trouve doucement de nouveaux repères. Je m’en invente. Je n’ai plus peur de grand-chose. Plus du tout disposée à me renfermer dans ma tanière. Habitus de Calamity semi-confinée aux mâtines : Je ne dégaine pas le colt mais je clique sur un écran pour obtenir une attestation, je remplace le bandana par un masque. Je ne sors pas le lasso mais je mets sa laisse à Chocolat. Nous sortons dans la rue étrangement déserte.

J’embarque un morceau d’une nouvelle tentative culinaire. Les portes et les fenêtres de mon saloon-maison sont des passe-plats entre voisines, mes camarades de marche. Départ même pas en catimini à 7h40 chaque jour. M’adonner à un rituel d’écriture quotidienne. Couper les médias officiels. Chercher autre chose. Réfléchir à mon nouveau projet professionnel. Trouver une liberté dans des sables mouvants. Fuir l’aliénation.

J’ai bien tourné sur moi-même, comme Chocolat autour de sa queue, avant d’écrire.
Amoncellement, énorme tas d’idées en vrac. Calamity est une mine d’or. Je déniche jusqu’aux analyses psychanalytiques du personnage ! Mon salmigondis émotionnel correspond sans doute au tourbillon intérieur qui habitait Martha Jane. Autre lieu, autre temps. J’étais toute guillerette après avoir vu le film d’animation Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary.

Petite femme effrontée, rebelle et courageuse, sur la route des pionniers. Elle a un je ne sais quoi qui me fait penser à Heidi. Souvenir D’enfance. La coupe brune courte, la bouille ronde, le sens de la répartie. Figure iconique de la rébellion face à l’ordre établi. Inscrite dans l’imaginaire collectif mais dont on sait finalement peu de choses. Fascinante Calamity.

Vacances scolaires. Après-midi d’automne. Doux soleil. On pourrait enfin jardiner !
Non, j’ai décidé d’aller au cinéma avec Lola. Ce matin il pleuvait des cordes. Météo propice. J’ai choisi le film sans la consulter. J’ai lu deux ou trois critiques, vu quelques images alléchantes. J’ai entendu le réalisateur parler du personnage et de son processus créatif. Rémi Chayé, Inconnu au bataillon. Je fouine. Je n’ai pas vu son premier film Tout en haut du monde, 2015.

Quelques explications sur le personnage ? Je n’en sais presque rien. Recherches encore. Blabla bli blabla bla bla féministe à Lola. Un SMS à la copine et hop, nous voilà parties avec nos deux mini Martha Jane.

Inspirée je suis par cette gamine qui brave des interdits absurdes pour avancer. Un modèle pour mes filles que je pousse à sortir du rang. Déjà une myriade de paysages colorés dans la tête.

C’était il y a trois semaines. Quand on pouvait sortir, bavarder, partager un verre, échanger des idées de vive voix. Quand je reprenais goût à la vie sociale et culturelle même masquée. Aujourd’hui cinéma et autres lieux de culture et d’échanges verrouillés. Le shérif a parlé.

Le cinéma semblait désert ces derniers temps. La dernière fois que j’ai poussé la porte j’étais attristée de voir la salle presque vide. La corona attitude fait fuir les spectateurs. Le port du masque était dissuasif ? Ils étaient attirés par des blockbusters absents de l’affiche ? Impensable de payer le cinoche après des mois sur machinflix dans son canapé ? C’est ce que disait la rumeur...

Cette fois pas mal de jeunes faisaient la queue pour leurs billets. Ouf ! Je ne sais pas ce qu’ils allaient voir mais on ne les a pas retrouvés dans la salle. Plaisir de voir ce vaste hall bruyant. Le cinéma est fraîchement rénové. Nous croisons des grands-parents petits-enfants à la main et des familles. Tous très respectueux des consignes sanitaires. Tergiversations. Révélation. Ce film d’animation qui narre, loin de la biographie, le parcours initiatique d’une gamine débrouillarde, effrontée, courageuse et décidée, me semble essentiel.

Je souris sous le masque. J’ai eu souvent l’occasion d’appeler ma fille cadette « Calamity ». Sur le chemin de l’école. Traces de confiture autour de la bouche, cheveux en bataille, mal fagotée. Pantalon qui laisse entrevoir les fesses.
Chaussettes dépareillées et pull tâché. Elle râle car en retard. Le regard bleu transperçant. Mal aimable. On est loin des petites filles modèles. Ce quelque chose de Calamity en elle me réjouit.

J’en prends plein les mirettes dès le début. Le style graphique saturé nous emporte dans un tableau géant mi fauve mi nabi [1]. Vibrations de couleurs. Expérience visuelle puissante. Sensation de déjà vu. Les aplats de couleurs me ramènent aux toiles de Maurice Denis, Raoul Duffy, Matisse ou Derain. C’est beau. Point.

Absence de contours. Taillés dans des formes franches, les personnages font corps avec l’environnement. Harmonie. Chaque plan compose une toile. Espaces gigantesques. Montagnes rocheuses qui lentement s’imposent à l’écran puis grandissent de jour en jour et qu’il faudra franchir. Ciels immenses. J’oublie la salle de cinéma. Je suis sur la route de l’Oregon dans le chariot de la Cannary Family.

Lola a les yeux rivés à l’écran, bouche ouverte. Elle sursaute. Rigole et m’attrape le bras. Elle se marre avec la copine Ninon à chaque ânerie de Calamity. Martha se ferait virer chez Disney comme candidate « princesse ». Coupe courte trop simple. Nez trop rond. Sourcils trop épais. Regard trop ferme, trop farouche ou trop taquin selon les circonstances. Elle peut aussi brailler comme un cochon ! Son insulte favorite : Tête de bouse. Martha Jane c’est pas une crème.

La gamine se métamorphose. Elle découvre la liberté de sa personne en même temps que celle de ses mouvements. Elle laisse tomber la robe, l’uniforme féminin par excellence, pour le pantalon de son père. Elle est pragmatique. Ainsi vêtue elle pourra prendre les rênes du chariot et remplacer son père souffrant.

Elle veut s’affranchir des conventions en transgressant le code vestimentaire de l’époque. Elle cherche à se démarquer du groupe. Son clan n’est pas celui des autres gars du convoi. C’est celui de sa famille dont elle adopte la tenue.

Mais Martha n’est pas un garçon manqué. Elle ne veut pas être assimilée au sexe masculin. Identité assumée. Rémi Chayé dit d’elle qu’elle est « une fille réussie ». Son attitude frondeuse sera perçue comme une menace par les autres filles du convoi et la gent masculine. Martha donne un grand coup de pied dans les codes de la bonne conduite. Elle a cent ans d’avance. Elle crève l’écran. Elle gesticule en fantasmant à voix haute des aventures farfelues. Face à elle les femmes du village sur roue, assises autour du feu, l’écoutent. Elle finit par divertir la communauté tout entière.

À coups de pas de côté elle a développé une imagination débordante. Elle ne se laisse pas déstabiliser, elle trace sa route dans la poussière du far west. Elle deviendra le guide de la communauté en s’imposant comme éclaireuse. Elle montre la voie vers l’Oregon mais aussi vers une autre façon de considérer la condition féminine. Calamity n’est pas une petite souris.

Il est rare que je sois sensible aux musiques des films d’animation, trop souvent sirupeuses. Ça me hérisse. Cette fois j’ai encore la mélodie et les paroles du chant choral final en tête. Orchestre symphonique mêlé de musique blue grass qui souligne l’atmosphère du film d’aventures.

Probable que je l‘apprécie encore davantage depuis que je sais que c’est une femme, Florencia di Concilio, qui l’a composée. Seul 1 % des femmes sont compositeurs de BO au cinéma. La musique et le chant du générique me laissent dans l’ambiance joyeuse d’une création collective. Salomé, la gamine qui prête sa voix à Martha Jane entonne
« J’ai les poches crevées,
mais je vis sous les étoiles.
J’ai dit tous mes secrets à l’oreille d’un coyote »

et le chœur de reprendre le nom de l’héroïne.

Devoir d’exigence des créateurs face aux jeunes spectateurs. L’arc dramatique est classique mais ne sombre jamais dans le pathos facile. Martha Jane suscite de l’empathie, mais je ne m’apitoie pas sur son sort.

Loin de la morale finale attendue, le film pose des questions d’actualité aux enfants et aux adultes. Martha peut-elle mettre un pantalon, déambuler avec le cheveu court en bataille et vivre librement ? Sa robe rose, ses chaussures « girly » de l’époque et son petit chapeau feront-ils d’elle une vraie fille ?

Martha Jane n’aime pas se sentir déguisée. Elle préfère être. Elle a du tempérament et une fois la liberté savourée elle ne revient pas en arrière. Elle fait face à la rude réalité et crée sa propre façon d’exister grâce aux expériences et aux rencontres. Elle vit les évènements comme une évidence.

L’humour et les facéties de la protagoniste n’empêchent pas la profondeur du questionnement. Son cheval se nomme Jambon. Elle rencontre Madame Moustache qui la guide sur le chemin de l’émancipation. Je découvre les secrets de fabrication du film d’animation sur internet. Passionnant. À partager avec Lola sans condition. Le film s’achève et je n’ai pas envie de sortir de la salle. J’ai envie de chanter avec la salle clairsemée. À la sortie il pleut et tout est gris. Où sont passés les nabis et les fauves ? J’ai eu raison de préférer la salle obscure au jardinage.

Remi Chayé explique dans divers entretiens qu’il s’agit d’une interprétation personnelle de l’histoire de l’héroïne. Le déterminant du titre « une » enfance de Martha Jane Cannary indique « une « possible version d’ « un » passage de l’enfance de la reine des plaines. Période qui aurait déterminé son parcours.

J’ai été un peu déboussolée d’apprendre que la vraie Calamity buvait comme un trou, jurait comme un charretier. Alcool, violence, prostitution, séparations forcées et répétées jalonnent son existence. Être Calamity a un prix. Ce personnage mystérieux n’a cessé de brouiller les pistes. Ange et démon. Caméléon qui chevauche la conquête de l’Ouest entre bars et bordels via des apparitions dans les spectacles du Buffalo bill’s wild west show. Lingère, cuisinière pour les ouvriers du chemin de fer ou les cow-boys dans des ranches ou des saloons, pionnière, infirmière lors d’une épidémie de variole. Nommée Calamity pour ses exploits dans les embuscades du far west ou pour ses frasques de pochtronne ? Est-elle l’auteur des lettres à sa fille Jane ?

« On a tout dit sur moi,
qu’est ce qui est vrai, qu’est-ce qui l’est pas
Moi-même je ne le sais pas »
chante Salomé – Calamity.

Ne pas s’en tenir à la version de Rémi Chayé me semble utile pour ne pas prendre de la boue pour de l’or. J’explique à Lola l’ambigüité du personnage. Elle n’est pas déçue du voyage ! Les héros ne font pas l’unanimité. Ils ne sont pas lisses et sans reproche. Ils sont comme nous, les parents.

Mais le personnage a réveillé mon côté rebelle.Déjà apostrophée une fois par la maréchaussée pour déambuler démasquée avec notre chien près de chez moi seule dans la rue de mon village, j’ai fait ma Calamity Jane. Je me suis retournée puis j’ai continué à avancer en disant en moi-même « Oui, oui...cause toujours, attrape-moi si tu peux. » La prochaine fois je mets un bandana pour me la jouer far west et je mets le sien à Chocolat ! Je vais sortir crier « Têtes de bouse » à nos dirigeants.

« Tout aventurier est né d’un mythomane ».
André Malraux. La Voie Royale.

Claire Olivier

Calamity ; une enfance de Martha Jane Cannary.
Film d’animation. Rémi Chayé. 2020.

Pour aller plus loin :

https://www.dailymotion.com/video/x5iqh41

https://www.youtube.com/watch?v=hGaHdmmqabU

https://www.youtube.com/watch?v=A4E_LuCpUgI

https://ciclic.fr/cinema-audiovisuel/eaux-fortes-remi-chaye/ciel

http://remichaye.blogspot.com/

https://www.franceinter.fr/emissions/popopop/popopop-19-juin-2020

https://www.youtube.com/watch?v=6_aTo2WlfPM&feature=emb_title

https://www.youtube.com/watch?v=dF1-rrKlZd8

https://www.youtube.com/watch?v=IYm8o33ZaeU

https://www.youtube.com/watch?v=L9KdazK8F9E

https://www.facebook.com/watch/calamityachildhood/
Secrets de fabrication.

https://www.cinezik.org/critiques/affcritique.php?titre=calamity-une-enfance-de-martha2020053117

https://www.franceinter.fr/emissions/l-heure-des-reveurs/l-heure-des-reveurs-07-fevrier-2014

https://www.cairn.info/revue-psychanalyse-2004-1-page-71.htm




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