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Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


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Bâtisseurs libertaires

Un complément aux « ZAD de l’art », dossier de Cassandre/Horschamp N°101
par Nicolas Romeas
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Une fin pour le collectif Exyzt, qui a intelligemment marqué le paysage de l’architecture de ces dernières années ?… Où plutôt un nouveau commencement, produit par la dissémination des graines que ses multiples acteurs ont semées ? Exyzt a récemment fêté ses douze ans et annoncé sa dissolution, au cours de ce que l’on hésite à appeler une « rétrospective » : les installations proposées à la Panacée de Montpellier dans le cadre du festival Tropismes, qui offraient un panorama vivant de leur turbulentes interventions. Mais Exyzt ne meurt pas, il se dissémine et a fait des émules, dont le collectif Bellastock et nombre d’autres trublions pour lesquels construire se fait avec et non contre l’usager et l’habitant.

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Exyzt à la Nuit blanche de Madrid, 2010

Marathonienne, Cassandre/Horschamp en a mené, des rencontres, pour s’efforcer de résoudre la quadrature du cercle d’un art circulant et agissant réellement dans la société ! Si, sous les mânes d’un ancien président, elle a trouvé essentiel de s’intéresser, un jour, à l’architecture libertaire, au point d’inventer la rubrique « Terrains vagues », c’est que nombre de collectifs issus de l’architecture, éphémères ou permanents, résolvaient en actes cet éternel débat. Travailler avec des habitants, partager du sensible ? Ces Monsieur Jourdain de l’action artistique trouvaient des solutions pragmatiques : on construit, on habite, on mange, on s’amuse, on crée ensemble.

Pratique déclinée de manières très différentes selon les collectifs, délibérément anarchiste avec Échelle inconnue à Rouen, ou plus consensuelle ; les inventeurs d’événements pirates et constructions éphémères côtoient les actions sur le territoire au long cours chez des collectifs aussi différents que Le Bruit du Frigo à Bordeaux – l’un des pionniers sous la houlette de Gabi Farage – , Exyzt, CoLoCo, Etc, les Saprophytes... Mais pour tous, la création et la pratique de la ville, dans tous ses usages, sont impensables sans l’usager.

Ils ont pour atouts le savoir-construire à partir de presque rien, l’audace que donne la maîtrise des terrains et des situations, la capacité à parler à toutes sortes d’interlocuteurs.

Exyzt : 12 ans, ça suffit vraiment ?


Commençons par la fin.

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Metavila- Biennale d’architecture Venise 2006
©Bricepelleschi

7 mars 2015 : dans les Palabres qui reviennent sur son activité plurielle et multiforme, au festival Tropismes à Montpellier, EXYZT annonce sa fin, après douze ans d’existence joyeuse et bien remplie. Un peu de provoc dans cet enterrement prématuré : les acteurs du collectif, pas tous d’accord au demeurant avec cette dissolution, s’affirment bien vivants. C’est précisément parce qu’ils sont « dissipés » dans tous les sens du mot que les quelque vingt membres de ce groupe à géométrie variable dispersent et disséminent leurs actions, de Londres à Berlin, de Montpellier à Saint-Denis, de la construction éphémère au permanent, de l’architecture au mapping, à la musique, au graphisme où à la culture expérimentale de champignons.

Rembobinons.

En 2003, cinq étudiants issus de l’École d’architecture de Strasbourg passent leur concours à la Villette (Gilles Burban, Nicolas Henninger dit Nikloos, Philippe Rizotti, Pier Schneider, François Wunschel) inventent un diplôme collectif (interdit) et construisent près du parc de la Villette un abri qu’ils habitent pendant cinq semaines. Exyzt existe, dans l’espace et le temps, et signe son premier manifeste : occupation d’un délaissé, architecture collective associant l’habitant, matériaux pauvres, construction et convialités partagées avec l’habitant. La ville est trop sérieuse et la vie trop potentiellement joyeuse pour laisser les urbanistes, aménageurs, élus et décideurs décider de nos modes d’habiter, de circuler, de nous rencontrer, de nous amuser.

Puisque l’espace est dit « public », qu’attendons-nous donc pour nous en emparer, temporairement ? Le directeur de l’école fronce les sourcils, ils n’en ont cure, ils ont trouvé la bienveillance de quelques papas/parrains dont Patrick Bouchain.

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UFO à Varsovie, 2011
©Brice Pelleschi

Les cinq signataires de ce premier acte seront au fil des années et des projets rejoints par d’autres, architectes, paysagistes mais aussi graphistes, DJ’s, musiciens, photographes, cuisiniers, bidouilleurs en tout genre, constructeurs autodidactes à l’instar de Raf, récemment disparu et dont la bande a évoqué non sans émotion la mémoire au cours de ces palabres. « C’était l’homme de la parole ouvrière, celui nous ramenait sur terre quand on gambergeait et nous rappelait que pour assembler deux bouts de bois, il suffit d’une vis. », rappelle Julien Beller, très vite associé au collectif initial.

« Ne pas se prendre (excessivement) la tête »

Le groupe n’a pas précisément théorisé son action, mais n’en a pas moins été animé par une philosophie qui cherche à se formuler au moment où l’association envisage sa dissolution. Que signifiait « faire de l’architecture autrement » pour ces héritiers des d’utopies des années 60/70, enfants des raves parties et du Do It Yourself  ? Ils voulaient faire la ville autrement que sur papier, construire plutôt que « programmer ». « Le chaos, ça ne se dessine pas » déclare Nikloos.

« Plutôt que Do it yourself, l’esprit Exyzt, c’est DOWYF : Do it with your friends !  », affirme Pablo Georgieff, qui, entre-temps a fondé CoLoCo. Les réponses se trouvent dans l’action. « Plutôt que de grands débats sur le vivre ensemble, on fait un repas et une fête ! » ajoute Julien Beller. Et on attire à soi, on agglomère, y compris les relégués du village : « les fous joyeux autour de nous, on les a toujours accueillis ». Des mots égrènent cette philosophie : autoconstruction, partage de savoir, nomadisme, recherche, convivialité (essentielle) : les grandes tablées partagées signent autant l’architecture Exyzt que l’usage du bois et des échafaudages.

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Exyzt à la Nuit blanche de Madrid, 2010

« Collectif »… ou, formulé plus précisément, regroupement récurrent et à géométrie variable de fortes têtes en mouvement, animées par le désir intense de créer avec d’autres des lieux où vivre, manger, palabrer et faire la fête. Sans recette figée mais à base des mêmes ingrédients. Une identité architecturale forgée à coups de bricolages étudiés où le chantier devient lieu de vie, et l’échafaudage à la fois édifice et abri ; une multiplicité des usages où le dispositif accueille la fête, l’habitat, la musique, l’image, la signalétique, le soin (le sauna fait partie de leur marque de fabrique !). Et aussi, et surtout, la joie.

De Roubaix, où le collectif initiait la construction de logements pour et avec 450 étudiants en architecture, à Madrid ; de Kaposta, base russe perdue en Lettonie où le Labichampi initiait à la culture des champignons, à Métavilla, squat joyeux du pavillon français à la Biennale de Venise, Exyzt s’est fabriqué des plaisirs partagés.

Il serait abusif pour autant de cantonner leur action à l’éphémère et au festif. Majoritairement ponctuelles, leurs actions relèvent d’un rituel collectif qui fait sens politique. Tranquillement : « plutôt que dans la transgression, nous étions dans le détournement », racontent-ils. Révélateurs, au sens quasi chimique du terme, d’espaces et de possibilités et imprégnés d’une volonté de transmission, d’appropriation des usages par ceux pour et avec qui ils construisaient. Et ça contamine, pollinise, de différentes manières. Adoubées par le milieu artistique qui leur a souvent passé commande, leurs actions spectaculaires ont suscité des vocations et lancé sur leurs pistes une flopée de jeunes collectifs, d’ETC à Bellastock. Mais au-delà, chez les futurs anciens d’Exyzt, chacun continue ailleurs et autrement.

Plus exactement, chacun combine déjà de longue date le plaisir de faire d’Exyzt à des pratiques ancrées différemment dans l’espace et le temps. Les contraintes économiques n’y sont pas étrangères : les événements Exyzt n’ont pu exister que par le bénévolat, il leur fallait parallèlement inscrire leur philosophie dans d’autres modes d’intervention. Leur mission à long terme à Saint-Jean-de-la-Chaux, dans le cadre d’une commande publique du parc du Vercors marquait un virage : trois ans durant, une partie du collectif se penchait sur une démarche au long cours d’élaboration avec les habitants de cette commune rurale pour travailler sur l’espace public et sur un quartier périphérique. Démarche qui n’est pas sans rappeler celles du Bruit du Frigo ou de l’Université foraine à Clermont-Ferrand et qui sans oublier la convivialité, s’inscrit dans une perspective de coconstruction avec les habitants, défendue aujourd’hui dans les actions éparpillées des différents membres.

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L’actlab de Bellastock à l’Ile Saint-Denis

Bellastock, laboratoire à ciel ouvert

L’école d’architecture de La Villette, après celle de Strasbourg, fut la première matrice d’Exyzt, celle de Belleville est celle du collectif Bellastock qui y organisait en mars dernier plusieurs conférences où se croisaient justement plusieurs groupes, dont Échelle inconnue, Stalker, Yes we Camp... On pouvait aussi y voir une rétrospective photographique de leur activité, plurielle et multiforme, depuis 2006.

Bellastock joue en effet sur les deux tableaux du nomadisme et de la permanence. Le collectif s’est fait connaître par ses multiples festivals en France et à l’étranger. D’un côté, une fiction annuelle sur un thème de recherche : l’an dernier, à Achères, le festival Waterworld planchait sur « architecture et eau » avec une ville amphibie ; cet été 2015, Playmobile verra la création d’une ville éphémère nomade à Tremblay.

Montée des eaux, nomadisme, détournement et recyclage... Les thématiques, en France et à l’étranger, travaillent quelques principes chers au collectif qui fondent selon Simon Jacquemin, l’un de ses membres, « une réflexion sur l’écologie du réemploi de matériaux alliée à des convictions sociales et à l’envie de mobiliser ». Et pour cela, comme Exyzt, ils ne se privent pas d’outils festifs et artistiques.

La permanence, elle, est sur les bords de Seine, sur l’Île-Saint-Denis. Là, l’Actlab de Bellastock a investit le terrain des anciens entrepôts du Printemps, site d’un écoquartier à venir, et hôte du festival 2012 intitulé « Le Grand retournement ». Bellastock a récupéré les matériaux issus de la démolition des entrepôts et s’est lancé dans une recherche-action sur leur réemploi. « Ces anciens entrepôts s’étaient transformé en un hallucinant musée du graf sauvage », raconte Simon Jacquemin. « Ils signaient une histoire de la ville pour laquelle l’arrêt de l’activité de stockage a été un traumatisme. »

Le deuil est fait, le site doit accueillir un écoquartier de 3000 logements. Entre-temps, Bellastock y mène ses chantiers de recyclage, et y accueille le public tous les vendredis. On peut suivre ce laboratoire de la Ville en mutation, soutenu par l’ADEME, la DRIEE, Plaine Commune et la SEM Plaine Commune Développement sur le blog de l’association, qui travaille également la trace : deux publications retracent, projet par projet, la méthodologie et les questionnements de l’association.
www.bellastock.com
www.exyzt.org
http://actlab.tumblr.com






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