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Artistophobie, ça suffit !

Visite chez les défenseurs de la chrétienté
par Valérie de Saint-Do
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Ils brandissent des crucifix et des icônes. Ils agitent d’étranges drapeaux et scandent : « France catholique ! » Leur prière de rue face au Théâtre de la Ville se fait au micro. Les haut-parleurs ciblent Roméo Castellucci et le public de sa pièce « Sul concetto di volto nel figlio di dio ».

Par Thomas Hahn

La présence de CRS est impressionnante face à la cinquantaine de personnes qui s’est rassemblée ce dimanche, jour de la dernière au Théâtre de la Ville. Mais que se passe-t-il dans leurs têtes ? Pour tenter d’y comprendre quelque chose, j’aborde un jeune manifestant au look Grandes Ecoles et lui demande s’il a vu le spectacle. Il dit que oui. Alors, qu’a-t-il à lui reprocher, puisqu’il s’agit d’une interrogation spirituelle sur l’homme face à sa fin et à dieu ? « Mais alors », me répond-il, « que diriez-vous si quelqu’un vous jetait des excréments à la figure ? » Je fais valoir qu’aucun spectateur n’est souillé et que c’est au contraire les intégristes qui ont aspergé le public d’œufs de d’huile de moteur. « Peut-être, » concède-t-il, « mais ce sont là quelques fous comme il y en a partout. » Lui-même, rien à voir ! C’est vrai qu’il a l’air sage et je suis désolé d’avoir interrompu sa prière. Sa copine écoute attentivement notre dialogue. Et monsieur se met à parler de « christianophobie » : « Ici, on souille le Christ et en Egypte on assassine les Chrétiens ! » Pourtant, premièrement, Castellucci fait passer tout son amour du « Salvator Mundi », se permettant simplement d’émettre un doute sur l’hypothèse que le monde ait été sauvé. Et deuxièmement, quel rapport entre son spectacle des assassinats en Egypte ? « Si, il y en a un, partout on attaque le christianisme ! » C’est donc entendu : Il n’y aurait pas de rapport entre les manifestants anti-Castellucci dans la rue et ceux qui, à cinquante mètres de là, attaquent les spectateurs et tentent d’empêcher les représentations en occupant le plateau. Mais en même temps Castellucci serait coresponsable des attaques contre les Coptes au Caire. Pour avoir tenté de comprendre leurs raisonnements, me voilà bien embrouillé.

 

La confrontation, …

 

« Alors, bon, » dit le chrétien modèle : « Arrêtons-nous aux grenades. Les enfants balancent des grenades sur le Christ et il y a de la matière fécale qui coule sur son visage ». Le monsieur s’excite, il est ému. Il semble avoir décidé d’emblée que ceci est une pièce de guerre. Les enfants s’amusent comme nous nous sommes tous amusés à défier une autorité, par exemple en lançant des boules de neige contre des portes ou des fenêtres. Ils sont là pour évoquer l’énergie vitale en quête de sens, en antithèse au vieux père incontinent. Puisque les uns arriveront un jour au stade de l’autre, le Christ se déchire et pleure. Sur son visage coulent les larmes, le sang et sans doute aussi les excréments de l’humanité. Castellucci fait sentir à tous ce qu’est un chemin de croix. Pour les humains autant que pour le fils de dieu. Car Castellucci est un homme croyant. Il ne le dit pas de façon explicite, pour ne pas biaiser la lecture de ses spectacles. Il ne répond pas à la question, par pudeur et parce que la foi n’est pas faite pour le jeu politicien, ni pour l’explication de texte qui enfreindrait la liberté du spectateur. En tant que créateur, Castellucci parle depuis une autre position que celle de l’homme qui va chez le boulanger ou aux toilettes. Les manifestants n’ont cure de cette différence, tout autant qu’il leur est impossible d’envisager qu’un acte représenté sur une scène et faisant partie d’une œuvre, est doté d’une valeur métaphorique et symbolique et ne peut être assimilé à un acte identique, exécuté par un citoyen dans la rue. Il ne suffit pas de voir une œuvre, il faut aussi vouloir la regarder en face. En l’occurrence, face au regard du Christ qui interroge. « Il s’agit d’invoquer Jésus de nouveau, parce qu’il est la personne qui a créé la religion occidentale et que nous voyons en lui son représentant. Mais la représentation de sa personne a disparu, et avec elle l’acte de se confronter à Jésus. Pour moi, cette absence prend une grande importance », déclara-t-il à la revue allemande Tanz pendant le processus de création de « Sul concetto di volto nel figlio di dio ». Est-ce ainsi que parle un « christianophobe » ?

 

une stratégie politique

 

Ici, c’est le « Salvator Mundi » qui vous regarde en face, dans l’immensité de sa compassion, sachant que votre existence est tissée de déchéance, de mortalité, de la peur de tout ça et de mille désirs inassouvis. Si la foi peut te consoler, tant mieux pour toi. Sinon, fais un effort, pour accepter. Va voir le travail des artistes, parce que ça peut soulager. Tant que les intégristes de tous poils le permettent. Car le décalage entre leur caricature de la pièce et sa portée spirituelle met en évidence qu’il s’agit d’une manipulation politique. Le travail des artistes est pris en otage par des groupuscules en quête de puissance et d’attention médiatique. Ce qui nous interdit ici de les citer. Leur stratégie est évidente. Elle vise à créer le chaos pour imposer un double « sauveur » : Dieu et un dictateur terrestre. Et quant aux religions, il faut aussi se demander si les défenseurs autoproclamés de l’intégrité physique du portrait du Christ n’iront pas dans la foulée s’en prendre à la religion d’en face, dont les fidèles ont, selon les dogmes du clergé auxquels ils veulent revenir, crucifié le Christ en chair et en os. Face à quoi, Castellucci, c’est du pipi de chat.

 

Photos : Thomas Hahn

PS. La scène se reproduit au 104, où est jouée la pièce cette fin de semaine. Mais dans le XIXème, quartier populaire, les habitants ne sont pas près à voir l’extrême droite les squatter. Les quelques tondus venus le soir de la première ont reçu les œufs qu’ils avaient l’habitude de lancer, et une contre-manifestation de gauche pour la liberté artistique a rassemblé quelques 150 personnes.






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