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Armand Gatti, trésor national bien vivant

Cet article a aussi été publié dans le blog de Nicolas Roméas sur Médiapart
par Nicolas Romeas
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Guerrier métaphysique suivant du doigt chaque ligne du poème, chaque trace de ce parcours qui mena du quartier Saint-Joseph à Monaco où il naquit d’une mère femme de ménage et d’Auguste G. l’éboueur, au camp de Lindemann puis à la forêt de la Berbeyrolle, le maquis de Georges Guingouin, jusqu’à son dernier havre de Montreuil où il nous offre sa présence.

Nous étions réunis l’autre soir à Montreuil autour de cet homme (grand, peut-on dire sans abuser des mots), dont la présence même, le courage, oserais-je dire l’aura ?, la profondeur et la savante malice, nous donnent de la force.

Et on en a vraiment besoin.

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Un vieil enfant bourré de joie guerrière et à jamais amante de la vie, dont la voix défie tout renoncement, dont le corps intérieur secoue toute inertie avec la maîtrise d’un jeune Nijinski. Danseur de mots mû par le souffle de l’océan et des forêts remplies d’oiseaux, debout sur le radeau, il brandit à bout de bras le flambeau qui troue par instants la nuit d’une mer furieuse, lampe-tempête incandescente qui vainc l’obscurité du temps et arrête les vagues. Tournant sans fin comme un derviche dans les flammes d’une histoire hachée de ténèbres mortelles et d’éblouissantes lumières, ce délicat ténor et boxeur raffiné murmure encore, redit à nos oreilles assoiffées l’impalpable secret de la survie de l’âme. En traversant la voix, le corps d’un homme debout, en adoptant son pas, ses détours et ses haltes rêveuses, une interminable lignée de combattants et de poètes reprend le fil de sa longue, très émouvante marche.

Armand Gatti fêtait ses 93 ans à la Maison de l’arbre à Montreuil, c’était hier. Et c’est comme une passerelle au-dessus d’un abîme, par-delà ces temps sans issue, nous ramenant dans le Grand temps, celui du récit de la vie d’Hommes qui se veulent des humains, brêche lumineuse dans l’aporie d’un temps qu’on croit perdu. Ce que les vieux Chinois appelaient « longue vie », c’est sans doute ça que nous nommons éternité. Ce fil qui circule entre tous, nous relie et fait de nous des êtres d’esprit nourris des combats politiques et poétiques de tous les autres, ceux d’avant, ceux de maintenant, ceux d’après. Antonio Gramsci, Rosa Luxemburg, Benvenuto Durutti, sont ses frères et ses sœurs, autant qu’Henri Michaux.

Céleste tisserand cousant sans relâche l’un à l’autre les mouvements de son âme et les tourments de notre histoire commune, sans jamais en lâcher l’écheveau ni le fil.

Aède dont la candeur ardente est toujours celle du très jeune résistant, inlassable rhapsode de toutes nos résistances, intrépide funambule sur la crête de nos rêves d’humanité, Goya des mots nourrissant l’arborescence d’immenses fresques politiques, poétiques et arboricoles, déversant sur la toile de notre imaginaire commun des flots d’images habitées, vivantes, dont la source jaillit du maquis de la forêt de Berbeyrolle, haut lieu de la Résistance dont notre Homère a fait le point nodal mythique, originel, où des hommes s’enterrèrent pour assumer leur renaissance et où les arbres de la révolte se levèrent, ralliant à eux toutes les forêts du monde.

Secret protecteur des plus précieux de nos secrets, trésor national vivant en charge de nos utopies les plus folles, scribe d’un espoir à inventer chaque matin et à construire à force de langage, Gatti tend la flamme qui l’embrase et nous intime de la faire circuler. Lui qui inventa la Parole errante, nomade par définition, posée depuis 1986 dans cette infiniment précieuse Maison de l’arbre de Montreuil qui prit place dans les anciens entrepôts de Georges Méliès, et qu’il nomme aujourd’hui « Nous la forêt qui brûle ».

Longtemps grand reporter, prix Albert Londres, poète et auteur prolifique, entre autres réalisateur et scénariste avec Pierre Joffroy du génial film L’enclos et auteur de La Passion du général Franco par les émigrés eux-mêmes interdit par l’État français en 1968 à la demande du gouvernement espagnol, par sa vie même, Gatti prouve la possibilité et la nécessité vitale d’une résistance incarnée. Et armée d’une langue. Cet anarchiste partage avec le Jean de l’Évangile une certitude fondamentale : « Au commencement était le verbe ». Nous sommes construits de mots et c’est par les mots que nous construisons. De la Shoah aux luttes des Amérindiens et des Noirs d’Amérique en passant par la résistance espagnole et la dissidence soviétique, ces combats ne furent pas seulement l’inspiration du poète, tout son être entièrement immergé dans le mouvement de l’histoire, sa barque volontairement soumise à ses tempêtes, du côté de l’opprimé toujours, celui qui se révolte, du chercheur, des artistes dignes de ce beau nom. Seuls vrais témoins, en somme, d’une humanité véridique.

C’était son anniversaire et il nous a fait ce présent. L’éternelle vitalité du poète, cadeau sans prix pour tous ceux qui veulent poursuivre ce combat de tous temps où politique et poésie, l’art et la condition humaine, ne peuvent sans dommage se disjoindre.

Nicolas Roméas

Le site de la parole errante






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