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Un journal culturel en ligne d’informations de débats et d’humeurs animé par l’ancienne équipe de Cassandre et celle du jeune Insatiable pour mettre en valeur des actions essentielles mais peu visibles, explorer des terres méconnues, faire découvrir des équipes et des artistes soucieux d’agir dans l’époque et, surtout, réfléchir ensemble aux enjeux portés par l’art et la culture dans une société en voie de déshumanisation.


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À quoi on joue, maintenant, Anne ?

J’ai apporté mes gravats à la déchetterie, de et par Anne Lefèvre.
par Coline Merlo
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Anne nous prévient avec franchise : une partie d’entre nous quittera la salle avant la fin, c’est comme ça, c’est qui se produit, on l’admet.

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©Sophie Gisclard

Evidemment, l’apprendre donnait très envie de rester : d’être de ceux qui entendent, d’abord, et puis cela titillait : qu’est-ce donc qui les fait partir ? A quel moment cela devient tellement insoutenable ? C’est je crois ce que l’on appelle séduire, presser les glandes salivaires de l’esprit, qui suscite ses raisons de rester. Anne Lefèvre est une terrible séductrice.

Ils occupent le plateau à trois, le vidéaste remplaçant, donc, l’homme des sons, et la performeuse. Tous trois ont enfilé un masque de catcheur : nous sommes dans l’endroit où l’on joue l’invention de son personnage. La vidéo sur l’écran du fond se lance : ce seront des récits faits par des adultes de leurs rêves. Un homme raconte le sien, il a trouvé un gros diamant. Un énorme diamant dans sa gangue. Durant tout le rêve, il est lesté d’un trésor inutilisable, parce qu’il n’a pas d’outils avec lesquels en ôter la gangue. C’est pas mal, ça, ça parle : mettons que la part qui t’est échue soit un trésor inaccessible, comment vas-tu t’y prendre pour le révéler ? Le faire connaître ? Il me semble que les structures du salariat classique permettent assez peu de réfléchir aux moyens de tailler pour donner valeur aux trésors, qu’on les trimballerait plutôt lourdement, encombrantes masses de pierre, dont on n’a guère moyen de faire transaction.

Un autre rêve, d’enfance, le cauchemar récurrent de la menace si on se pose, qui contraint à voler. Moi, j’aime bien les histoires d’albatros (personne n’a la lourdeur de citer les grandes ailes, on y pense tout de même).

Quand les performers retirent leurs masques, cela devient labile : où sommes-nous, alors ? Plus tout à fait devant une scène ; où ça joue, c’est entre nous. La vidéo sert à deux choses : nous approcher tout près du corps d’Anne, de son regard, plis du cou, visage renversé, détails et marques donnés à voir. Ce n’est pas impudique. Elle doit avoir la soixantaine, mais pas comme les femmes ont coutume de la porter ; avec un corps inattendu d’adolescente. C’est efficace façon de faire, que de prouver par soi que l’on est un peu dans le vrai. Les pubeux le savent bien, qui fabriquent de la convoitise : rien ne sert de dire « fais », montrer de beaux effets fonctionne. Les détails nu du visage d’Anne déplacent beaucoup de ce qu’on sait, machinalement, de la beauté.

De quoi parle ce texte, ahurissant de justesse, de vertige, et de poésie ? Des possibles. Il est possible de, il est en permanence possible, et le désir y est. L’heure saigne… Le vieillard décolore… La parole cafouille… Le sperme s’acharne. C’est notre monde en quatre vers ; le lyrisme peut être concis. Ca questionne les reflets, l’habitude de la négligence, la relégation des vieillards, les rites d’amitié, les surfaces. Cela questionne les gangues. Sans pontifier, en nous laissant faire : quand nous apparaissons sur scène, filmés, nous aussi, par le cameraman, on se retient de délit de vanité, on s’attache à l’expression des autres, on les regarde écouter. Et puis on cède, parce que la malignité de l’angle (on a dit qu’on jouait) autorise à vérifier de quoi on a l’air, sans paraître se regarder. Et comme Anne est vivante, avec nous, qu’elle donne à plein et qu’elle regarde, elle aussi, ce mur de visages, cela hausse en soi-même l’envie de montrer qu’on y est, qu’on est bien avec elle, qu’on veut entendre encore. J’ai dit qu’Anne Lefèvre séduisait.

Je ne suis pas épatée par la vie qu’elle est en train de décrire, je la reconnais. J’ai la moitié de son âge, je vois les chemins qu’elle dessine, ce sont aussi mes choix. C’est plutôt distendu du côté de la famille, c’est assez largement solitaire, mais ça vibre et ça se défend. C’est que ça donne envie de s’y voir peindre, porté comme une bourrasque soudaine de vent clair et piquant, et par une héroïne.

Il arrive un exploit sur scène, une « performance » (3). Elle a trait à ce qu’on est capable d’avaler. A quoi l’on rapporte volontiers cette thématique de la cuisine : prête attention à ce que tu prépares, à ce que tu assimiles, c’est là d’abord que se sécrètent les gangues. Aère, voyant clairement d’où vient, quelle forme prend ensuite ce que tu laisses entrer… Pierre Rabhi tient que le premier grain de sable est la révolution intérieure. Et c’est peut-être bien du côté de la guérilla éthique que l’on suscitera de l’avenir. Cela ne suffit pas, bien sûr, c’est ce qui m’a manqué quittant la salle de La Manufacture, comme cela nous manque, partout, tout le temps : où et quand fera-t-on corps politique ?

Le Vent des signes porte au moins un beau corps social d’art, réjouissant, et puissant d’amitié. Ce qui est déjà un bon germe.

Coline Merlo

J’ai apporté mes gravats à la déchetterie, de et par Anne Lefèvre. Création Le Vent des signes, les 9 et 10 février au festival Trafik de Bergerac.

(1) Enrico Clarelli

(2) Giuseppe Tuminello, Art is eating et Karen Veloso, L’Art de la cuisine. Voir http://lantispectacle.wordpress.com/2013/04/24/dans-le-laboratoire/

(3) Omid Hashemi, qui est à la fois performer et iranien, et travaille donc en France parce qu’il y a des états incompatibles, appelle cet art « la non-définissable ». Omid ne comprend rien aux genres des déterminants en français (il n’y en a pas en farsi), mais il comprend très profondément son art.






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